Publié le 25 Février 2014

Chu Teh-Chun
Chu Teh-Chun

Chu Teh-Chun

" Inspiré paraît-il de l'art de Goya, Chu Teh-Chun, moins connu en France que son contemporain Zao Wou-Ki, mérite grandement d'être découvert. La manière dont Chu Teh-Chun montre la nature qui l'entoure prouve à quel point le peintre, même libéré de la figuration, reste le témoin de son temps. Celui d'une liberté retrouvée, d'un artiste chinois venu en France et reproduisant les paysages et les cités qu'il découvre avec l'œil neuf d'un homme s'initiant à l'Europe et son panthéon d'artistes modernes et innovants, tout en restant attaché aux traditions liées à son histoire personnelle. (...)

(...) À l'instar des peintres chinois, Chu Teh-Chun prend comme point de départ la nature, où seul compte le mouvement, la perpétuelle évolution des couleurs et des formes. Il s'en fait l'interprète, grâce à une transcription subjective de ses ressentis. Ce sont ces paysages, héritages de la peinture de lettrés de l'époque des Song, que l'on retrouve dans ses compositions évoquant des montagnes chinoises dans toute leur pureté.

L'abstraction tente de retrouver l'esprit et la poésie du monde chinois, grâce au titre des œuvres évoquant une sensibilité, (...)

(...) Chu Teh-Chun n'est pas un artiste chinois adoptant le langage occidental : il incarne la reconquête de la tradition. Par syncrétisme, il mêle les influences chinoises et occidentales pour se rapprocher de la nature. Il ne travaille pas sur le motif mais réinterprète en atelier des ressentis, des émotions, des perceptions de paysages ou encore des événements politiques.

La fusion de ces deux traditions fait de Chu Teh-Chun l'un des artistes chinois les plus importants de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, incarnant la rencontre de deux mondes et construisant une abstraction prenant racine dans la nature et la lumière. "

 

Source: Marc Restellini (extraits du catalogue, exposition Pinacothèque de Paris 2013)


 

Chu Teh-Chun
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Chu Teh-Chun

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Rédigé par rafael

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Publié le 23 Février 2014

Picasso colombe de la paix

 

 

À la suite du bombardement de Guernica pendant la guerre civile espagnole, en 1937, Picasso réalise l’une de ses œuvres les plus célèbres : Guernica. Elle symbolise toute l’horreur de la guerre et la colère ressentie par Picasso à la mort de nombreuses victimes innocentes, causée par le bombardement des avions nazis à la demande du général Franco.

 

Chez lui à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, Picasso rencontra dans son atelier des officiers allemands très intéressés par son travail. Les officiers aperçurent la célèbre peinture Guernica et lui demandèrent selon la légende: « C’est vous qui avez fait ça ? », Picasso répondit : « Non, c’est vous ».

 

Très opposé à la guerre, il peint la célèbre Colombe de la paix (1949) à l’occasion de son adhésion au Conseil Mondial de la Paix. Il reçoit à ce titre un prix international de la paix en 1955.




L’Autoportrait peint par Picasso en 1901 fait partie de la période bleue du peintre de 1901 à 1903. Cette période est marquée par la disparition d’un ami très proche du peintre, Carlos Casagemas, après son suicide Picasso plonge dans un univers sombre et pesant. La mort le hante, le bleu devient une obsession, les sujets traités ont tous un rapport avec la mort ou la misère de la vie: vieillards, prostituées, aveugle, mendiants… Le bleu est utilisé comme un liant qui donne à voir toute la […]



Le Déserteur Monsieur le Président je vous fais une lettre Que vous lirez peut-être Si vous avez le temps Je viens de recevoir Mes papiers militaires Pour partir à la guerre Avant mercredi soir Monsieur le Président je ne veux pas la faire je ne suis pas sur terre Pour tuer des pauvres gens C’est pas pour vous fâcher Il faut que je vous dise Ma décision est prise je m’en vais déserter Depuis que je suis né J’ai vu mourir mon père J’ai vu partir mes frères Et pleurer mes enfants Ma mère a […]



Le bombardement de la petite ville de Guernica le 26 avril 1937 a causé à Picasso une émotion sans pareille. Aussitôt, il exécute les premiers dessins et met en place les principaux éléments de l'œuvre : le taureau impassible, le cheval agonisant, le combattant étendu sur le sol, la porteuse de lumière. Le 11 mai, Picasso commence l'œuvre sur toile. Il tâtonne, exécute sept versions, photographiées par Dora Maar. Ce témoignage de la genèse de l'œuvre est exceptionnel. Dans une première […]

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Rédigé par rafael

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Publié le 22 Février 2014

Jean-Baptiste Greuze le Paralytique

Le Paralytique

 

" Greuze est, sans contredit, un des peintres Français dont le talent a été le plus prononcé depuis le siècle de Louis XIV ; aucun n’a eu une plus grande originalité que lui : il est original dans le choix de ses sujets, dans sa manière de les composer ; il l’est dans sa couleur, dans son dessin. Sa façon de peindre, celle d’agencer les draperies, ses caractères de tête, ses expressions, ses beautés, ses défauts, tout dans ses ouvrages a une physionomie parfaitement à lui. Sans doute, les dégoûts qu’il éprouva de la part des élèves et des maîtres de son temps, loin d’affaiblir son talent, lui donnèrent, pour ainsi dire, la trempe, et le forcèrent à ne ressembler qu’à lui-même. C’est un de ces hommes que la nature semble avoir faits précisément pour réussir dans la peinture, et l’on ne saurait imaginer qu’ils eussent pu passer leur vie occupés d’autre chose. Un de ses principaux caractères distinctifs, celui qui lui fait le plus d’honneur, est le choix de ses sujets, qui tendent presque tous vers un but moral, qui presque tous éveillent la sensibilité, et inspirent la vertu.

 

Jean-Baptiste Greuze OiseaumortJean-Baptiste Greuze Une jeune enfant qui joue avec un chie

L'Oiseau mort - Jeune fille au chien

 

Combien, de ce côté-là, est-il au-dessus de la plupart des artistes fameux qui ont fait des sujets du genre familier ; ce n’est pas une Femme qui pèle une orange qu’il a peinte, ni un Vieillard qui taille une plume, mais un vieux Père au milieu de sa famille assemblée, et l’instruisant par une sainte lecture ; mais un Père paralytique trouvant encore de douces jouissances au milieu de ses enfans empressés à le consoler ; un Père désespéré maudissant d’une main tremblante un fils coupable ; mais un Époux heureux arrivant de la chasse, et jouissant avec transport du spectacle attendrissant de son épouse accablée des caresses de ses enfans, et enivrée du bonheur maternel. Il a peint une Dame de Charité, c’est-à-dire, une femme révérée, consacrant sa vie aux soins des malheureux ; il la représente conduisant sa jeune fille dans ces tristes asiles des maux et de la pauvreté, accoutumant son jeune cœur à goûter le bonheur suprême de consoler, de soulager les infortunés, et, l’exerçant de bonne heure à ces fonctions sacrées, pour lesquelles les hommes ne peuvent jamais avoir assez de vénération. Ah ! si tous les beaux arts ne s’écartaient jamais de leur noble, de leur véritable but, ils ne chercheroient dans leurs travaux qu’à rendre les hommes meilleurs : mais hélas ! à la honte de l’humanité, combien de talens très-distingués, affectant sans pudeur des intentions toutes opposées, semblent avoir pris la corruption des mœurs pour la base de leur renommée !

 

jean-baptiste-greuze le gateau des rois

Le gateau des rois

 

Greuze était facile, abondant dans ses compositions ; cela se prouve, non-seulement par ses tableaux, mais par le nombre prodigieux de ses dessins répandus et estimés dans toute l’Europe. À l’ordonnance, à l’agencement pittoresque, agréable, en usage de son temps, le plus souvent employé pour les yeux seulement, il joignit de la raison et de la nature, et ne s’en servit que pour exprimer des pensées justes et touchantes. Ses ouvrages ont de la grâce dans le coloris et dans le dessin ; il avoit, surtout, celle que donne toujours un cœur aimant, une imagination aimable et vive. Comme tout homme bien organisé, très-sensible au charme puissant des femmes, il a répandu un ton de volupté sur tout ce qu’il a fait ; ce n’est pas en la présentant sous un aspect dangereux pour les mœurs ; on pourroit presque dire, qu’il a donne une sorte de volupté aux peintures de la vertu. Avec son espèce de talent, il devoit sentir l’expression et s’en occuper beaucoup ; c’est aussi une des parties de la peinture qui ont assuré sa célébrité. Ses ouvrages ont aidé à prouver aux peintres d’histoire, qu’en quelque genre que ce soit, on n’intéresse jamais sans vérité et sans expression : peut-être, peut-on lui reprocher un peu d’affectation et quelque chose d’un peu théâtral : peut-être a-t-il representé des paysans de drame, plutôt que les naïfs habitans des villages ; il intéresse cependant toujours malgré ce défaut, parce qu’il a de la véritable sensibilité, de la véritable chaleur dans l’âme : un acteur bien ému, bien pénétré du sentiment de son rôle, malgré quelques grimaces et quelques momens d’affectation, n’entraîne pas moins les spectateurs.

 

Jean-Baptiste Greuze portraitJean-Baptiste Greuze vieille femmme

Portraits

 

On peut le blâmer encore d’avoir cherché à imiter la nature avec des méplats trop uniformes et trop affectés, ce qui donne souvent à ses peintures l’air d’ébauches de sculpture : ce défaut est bien moins sensible dans ses ouvrages plus terminés, et disparoît tout-à-fait dans les plus beaux. Sa couleur est belle, harmonieuse, et se soutient à côté des plus vigoureux coloristes. Cependant elle se compose en général de trop de tons violets : mais ces mêmes teintes sont pleines de vérité, et font le point distinctif de son originalité dans cette partie. Son tableau de la petite Fille au chien passe pour son chef d’œuvre ; dans les ventes, il a toujours été porté à un prix très-haut : c’est sa manière avec toute son originalité, arrivant le plus près possible de l’imitation parfaite de la nature.

 

jean-baptiste greuze autoportraitJean-Baptiste Greuze femme

Portraits

 

Ses têtes, ses demi-figures, répandues dans tous les cabinets de l’Europe, ont principalement contribué à sa réputation par leur incontestable mérite, par leur nouveauté et par leur grand nombre ; elles ont beaucoup de vérité, soit dans la couleur, soit dans la dégradation de la lumière, soit dans le dessin plein d’esprit et de vie ; quoiqu’elles ne soient pas d’un style historique, elles ont une sorte de noblesse, de la grâce, et toujours de l’expression : on ne craint pas d’assurer qu’elles sont une des causes qui ont ramené notre École Française à l’étude de la nature ; la plupart des élèves en copioient à une certaine époque ; plusieurs même se sont accoutumés à voir leur modèle dans ce coloris, et à peindre dans les principes de Grèuze. Il est un de ceux qui ont le plus contribué à faire abandonner, à ridiculiser ces larges coups de brosses insignifians, ces manières de peindre qui se dictaient et ne se séntoient pas, qui donnoient de grands talens dans le coin d’une salle, et dont on se moquait partout ailleurs.

 

Jean-Baptiste Greuze l'Innocence entraînée par l'Amour

L'innocence entrainnée par l'Amour

 

Le reproche le plus fondé que l’on puisse faire à Greuze, est sa négligence dans le fini des draperies ; ce défaut est même chez lui un principe ; il les négligeoit exprès pour faire briller les chairs ; il pensoit que si les draperies avoient été plus terminées, les chairs auroient eu moins d’effet : cette opinion ne peut être qu’une erreur ; sans doute, en voyant un tableau, il ne faut pas qu’on soit frappé d’abord par la beauté des draperies ; il ne faut pas non plus qu’on soit distrait, en s’apercevant qu’elles ne sont pas finies. Si l’on peint une jeune fille vêtue d’une chemise, cette chemise doit ressembler à du linge : il ne faut pas même que ce soit à du linge sali exprès ; nous sommes, tous les jours, séduits par des femmes charmantes, dont les ajustemens sont très-blancs. Les vêtemens des figures de Van Dyck et du Titien sont terminés avec soin, et ne nuisent point à leurs têtes. Les draperies dont l’exacte imitation est en harmonie avec les chairs, loin de leur nuire, contribuent à les faire briller. On le blâme encore d’avoir trop répété les mêmes caractères de tête : mais quel est le peintre fameux à qui l’on n’ait pas ce reproche à faire ? Il vient de l’idée qu’on s’est faite du beau, qui nous entraîne plus particulièrement vers certaines formes ; il vient aussi de la manière de les imiter ; ce défaut est attaché à la foiblesse humaine. Comme les talens les plus extraordinaires, les plus renommés n’ont pas également excellé dans toutes les parties de leur art, Greuze, malgré quelques imperfections, est placé par la voix unanime de l’Europe parmi les grands artistes qui honorent leur patrie.

 

jean baptiste greuze femme 2Jean-Baptiste Greuze enfant

Portraits

 

On a beaucoup gravé d’après ses ouvrages ; on trouve ses estampes dans les appartemens des grands, des riches, chez de modestes bourgeois, chez de pauvres artisans ; on en voit dans les villages, chez les plus simples habitans des campagnes : on les trouve surtout au milieu des bons ménages, et elles sont les premières leçons de morale des enfans ; par elles ils apprennent à connoître une bonne mère, des époux vertueux, des enfans sensibles et reconnoissans : long-temps le nom de Greuze vivra dans le cœur des pères, des mères, des époux et des fils : cette place vaut bien celle du piédestal d’une statue.

 

jean-baptiste-greuze jeune hommejean-baptiste-greuze portrait de femme

      Portraits

 

Il naquit dans le village de Tournus, département de Saône et Loire. Grandon, peintre de Lyon, revenant de Paris et retournant dans sa ville natale, fut frappé des dispositions étonnantes de Greuze, encore enfant. Il avoit alors huit ans, et loin de faire ce que son père vouloit, il dessinoit avec de la craie ou du charbon, tout ce qu’il voyoit. Grandon, témoin d’une scène très-vive à ce sujet, entre le père et le fils, obtint la permission de s’attacher le jeune Greuze comme élève ; il le conduisit à Lyon, où il ne cessa jamais de lui prodiguer les plus tendres soins. Grandon étoit père de madame Grétry, et a laissé plusieurs portraits estimés.

 

Jean-Baptiste Greuze - The SouvenirJean-Baptiste Greuze le Paralytique detail

 

Arrivé à Paris, Greuze n’a été précisément élève d’aucun maître ; il alloit chez différens peintres porter ses ouvrages et recevoir des avis. Il n’a point gagné de médaille, et il étoit même fort mal appelé pour l’étude du modèle, lorsqu’il fut agréé de l’Académie de Peinture, sur son Tableau de l’Aveugle trompé. Ses ouvrages exposés au Salon y eurent un succès prodigieux ; leur mérite et la nouveauté de leur genre les mirent d’abord fort à la mode.

Greuze alla en Italie avec l’abbé Gougenot. À son retour, il chercha à mettre plus de vigueur dans sa couleur, et un plus grand caractère dans son dessin. Cette tentative ne fit qu’altérer sa naïve originalité, et ne lui réussit pas : il fut même, à cette époque, quelque temps sans ouvrage. Cette suspension de sa gloire dura peu, et son talent reprit bientôt son heureux ascendant. Une suite non interrompue des plus brillans succès lui firent une haute réputation en France et dans toute l’Europe. Il auroit pu amasser une grande fortune, s’il eût été moins obligeant et aussi avide d’argent que de gloire : il jouissoit cependant d’une fortune honnête que la révolution et des malheurs domestiques lui ont enlevée.

Greuze aimoit beaucoup la société des femmes, avec lesquelles il étoit fort aimable : dans son ménage il étoit sensible et bon. L’humeur difficile de sa femme, dont il fut toujours amoureux, empoisonna sa vie. Il mourut à Paris, en 1805, âgé de 79 ans, laissant deux filles héritières de ses talens et de ses vertus. "

 

Jean-Joseph Taillasson, 1807

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Rédigé par rafael

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Publié le 21 Février 2014

 

 

La French Touch 2.0 à l'oeuvre ... dès 2001 pour l'ouverture du siècle.

 



Pour le plaisir ... Solo de trompeta - Trio tokando tango Pour le pla Pink Floyd - The Wall Pour le plaisir, un grand moment de musique ... Clapton - Knopfler - Same old blues Keith Jarrett - Koln concert Janvier 1975 Keith Jarett est un musicien américain qui a su à travers le piano et le jazz […]

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Rédigé par rafael

Publié dans #XXIe : MUSIQUE

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Publié le 20 Février 2014

Giacometti femme (2)

Après avoir quitté sa Suisse natale pour suivre l'enseignement de Bourdelle à Paris vers 1920, Giacometti (1901-1966) passe par le surréalisme puis invente des sculptures géométrisées. En 1934, il rompt avec ses premiers succès et revient à une exploration minutieuse et inquiète de la réalité du monde, en dessinant et modelant la figure humaine. Ses bronzes ou ses plâtres, allongés, étirés et creusés, exposés à partir de 1947, résonnent en écho des images des camps de concentration. Plus largement, les sculptures de Giacometti témoignent de la solitude métaphysique de l'homme moderne.


Cette figure de femme se tient debout, immobile dans l'espace. Elle affronte notre regard et le monde environnant. Plus grande que nous, sa présence, sa densité s'imposent à notre être et affirment la fragilité d'un corps qui paraît avoir perdu sa plénitude comme la détermination d'une personne qui témoigne, contre vents et marées, d'une inflexible détermination.


Giacometti femme

 




Princeton. Princeton University Art Museum. 1916. " J'ai souvent entendu dire qu'il était fou, et bien c'est peut-être parce qu'il donnait ses dessins au lieu de les vendre qu'il était fou. Il se promenait à la terrasse de la Rotonde, il faisait le portrait des uns et des autres, il se promenait comme une tireuse de cartes gitane, et il distribuait ses dessins, il donnait." Jean Cocteau. Source: DA.Art De Chirico - Hector et Andromaque 1931 D'après son titre, la toile représente […]



Peintre français né à Paris en 1928, Bernard Buffet a connu très jeune beaucoup de succès avec des peintures monochromes aux personnages filiformes'un esprit misérabiliste comme: la femme au poulet, La Raie, Crucifiction. Crucifiction La raie et La Femme au poulet Il restera fidèle à cette manière de peindre le réel en accentuant par un dessin très particulier, sec et maigre, le côté morbide ou mélancolique des choses, des gens, des paysages. Des couleurs en général ternes et des […]

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Rédigé par rafael

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Publié le 19 Février 2014

 

"Déjà les descendants de Minée fendaient les ondes sur le navire construit à Pagase ; déjà ils avaient vu Phinée dont la vieillesse se traînait misérablement au sein d'une éternelle nuit, et les jeunes fils de Borée avaient chassé loin de la bouche du malheureux vieillard les oiseaux au visage de vierge. Guidés par l'illustre Jason, après mille hasards, ils avaient enfin touché au Phasis qui roule ses eaux rapides sur un épais limon. Ils se rendent auprès du roi, et lui demandent la toison du bélier de Phryxus, et tandis qu'il leur apprend par combien de pénibles travaux elle doit être conquise, un feu violent s'allume dans le coeur de la fille d'Aeéta : elle lutte longtemps, mais la raison ne peut triompher de son délire. «Tu résistes en vain, Médée, je ne sais quel dieu t'oppose sa puissance, dit-elle ; le sentiment étrange que j'éprouve ressemble à ce qu'on appelle l'amour, si ce n'est l'amour lui-même. D'où vient que les ordres de mon père me paraissent trop rigoureux ? Ils le sont en effet. D'où vient que je tremble pour la vie d'un homme que j'ai vu à peine une fois ? Quelle est la cause d'une si vive crainte ? Repousse, si tu le peux, de ton coeur virginal la flamme qui te dévore, malheureuse ! Ah ! si je le pouvais, il serait plus tranquille. Mais une force inconnue m'entraîne malgré moi ; l'amour me conseille ce que la raison me défend. La vertu se montre à mes yeux, je veux la suivre, et c'est au mal que je m'abandonne. Vierge du sang royal, pourquoi brûler pour un étranger ? Pourquoi rêver une couche nuptiale dans un monde lointain ? Cette contrée peut t'offrir un objet digne de ton amour ; la vie et le trépas de Jason dépendent de la volonté des dieux : mais qu'il vive, je puis former ce voeu même sans amour ; quel est en effet son crime ? Quelle femme, à moins d'être barbare, ne serait pas touchée de sa naissance, de son courage ? Quelle femme, n'eût-il pas d'autre titre à son amour, serait insensible à sa beauté ? Je ne m'en défends pas, mon coeur s'en est ému ; et cependant si je ne lui prête mon appui, il sera étouffé par le souffle brûlant des taureaux, ou périra sous les coups d'ennemis semés par ses mains et enfantés par la terre, ou bien il deviendra la proie d'un dragon altéré de sang. Ah ! si je le souffre jamais, il faut qu'une tigresse m'ait donné le jour et que je porte un coeur de fer et de rocher. Ne dois-je pas aussi le voir expirer et rendre mes yeux complices de sa mort ? Ne dois-je pas exciter contre lui les taureaux et les cruels enfants de la terre, et le dragon inaccessible au sommeil ? Puissent les dieux lui réserver de meilleurs destins ! Mais ce n'est point par des prières, c'est par des actions que je dois le servir. Faut-il donc que je livre le sceptre de mon père ? irai-je assurer par mon secours le salut de je ne sais quel étranger, qui, sauvé par moi, abandonnera sans moi sa voile aux vents, et deviendra l'époux d'une autre, tandis que Médée demeurera livrée au tourment de ses regrets ? S'il est capable de cet abandon, s'il peut me préférer une rivale, qu'il périsse, l'ingrat ! Mais la beauté de son visage, la noblesse de son âme, les grâces qui brillent en lui, ne me permettent pas de craindre une perfidie ou l'oubli de mes bienfaits. Avant tout il engagera sa foi, et je le forcerai à prendre les dieux pour garants de sa parole. Pourquoi trembler quand tout te rassure ? Prépare-toi à agir, bannis tout retard ; Jason va se devoir à toi tout entier, il allumera les flambeaux d'un hymen solennel pour s'unir avec toi, et, dans les villes de la Grèce, les mères viendront en foule te saluer comme la libératrice de leurs enfants. J'abandonnerai donc et ma soeur, et mon frère, et mon père, et mes dieux, et le sol qui m'a vue naître, pour me mettre à la merci des vents ! Mais mon père est cruel, ma patrie est barbare, mon frère est encore au berceau, et ma soeur me soutient de ses voeux ; je porte dans mon sein le plus puissant des dieux ; rien n'est grand dans la destinée que je quitte, tout est grand dans celle à laquelle j'aspire : la gloire de sauver la jeunesse de la Grèce, le bonheur de connaître une contrée plus heureuse, des villes dont la renommée est parvenue jusqu'à nous, les moeurs et les arts de leurs habitants, celui de posséder le fils d'Eson, pour qui je donnerais tous les trésors de l'univers. Epouse fortunée de ce héros, je serai proclamée l'objet de la faveur des dieux, et ma tête s'élèvera jusqu'aux astres. On parle de je ne sais quels rochers qui s'avancent au milieu des flots, d'une Charybde, fatale aux navires, qui tantôt absorbe les ondes et tantôt les rejette ; d'une Scylla, monstre insatiable entouré de chiens affreux qui font retentir de leurs aboiements la mer de Sicile. Que m'importe ? Maîtresse de ce que j'aime, et pressée sur le sein de Jason, je traverserai les vastes mers : dans ses bras je serai sans crainte, ou, si je tremble, ce sera pour mon époux seul. Que parles-tu d'époux ? tu couvres ta faute d'un nom spécieux, ô Médée ; regarde plutôt quel crime tu vas commettre, et puisqu'il en est temps encore, recule devant lui». Elle dit : le devoir, la piété et la pudeur se présentent à ses feux, et, déjà désarmé, l'Amour semblait prêt à s'éloigner.

 

Elle portait ses pas vers les antiques autels d'Hécate, fille de Persée : ils s'élevaient au fond d'un bois qui les couvrait d'un épais ombrage. Affermie contre son amour, elle sentait déjà ses feux ralentis s'échapper de son âme, lorsqu'elle voit le fils d'Eson : tout à coup son ardeur amortie se rallume, la rougeur colore ses joues, et son visage s'enflamme. Comme on voit une faible étincelle, enfouie sous la cendre, se ranimer et s'accroître au souffle du vent, et bientôt s'élever en reprenant son ancienne force ; ainsi l'amour de Médée, déjà refroidi, et qui semblait prêt à s'éteindre, se rallume soudain en présence du jeune héros, à l'aspect de tant de charmes. Par hasard, la beauté du fils d'Eson avait en ce jour plus d'éclat que de coutume, et pouvait expliquer l'amour qu'elle faisait naître. Elle le contemple et fixe ses regards sur lui, comme si elle le voyait pour la première fois. Dans son délire, elle ne croit pas voir les traits d'un mortel, et ne détourne pas un instant ses yeux : mais quand l'étranger commençant à parler, et lui prenant la main, implora son appui d'une voix respectueuse, et lui promit la moitié de sa couche, elle lui dit en versant un torrent de larmes : «Je ne m'aveugle pas sur ce que je fais ; ce n'est pas mon ignorance qui m'égare, c'est mon amour. Tu devras ton salut à mes bienfaits : sauvé par moi, songe à remplir tes promesses». Jason prend à témoin la triple Hécate, divinité tutélaire de cette forêt, et le dieu qui voit tout dans le monde, et qui donna le jour à son futur beau-père, et sa fortune et tous les dangers qui l'attendent. On croit à son serment : il reçoit aussitôt des herbes enchantées, il en apprend l'usage, et retourne, plein de joie, auprès de ses compagnons.

 

Le lendemain, dès que l'aurore a dissipé les étoiles brillantes, les habitants de la contrée s'assemblent au champ sacré de Mars, et prennent place sur les hauteurs qui le dominent. Le roi lui-même paraît assis au milieu de sa cour, vêtu de pourpre, et son sceptre d'ivoire à la main. Tout à coup les taureaux aux pieds d'airain vomissent la flamme de leurs naseaux de fer ; le gazon s'embrase au contact de leur haleine : de même qu'on entend gronder un foyer rempli de flamme, ou comme, au sein d'une fournaise souterraine, se dissout et bouillonne la chaux qu'arrose une onde abondante ; ainsi des tourbillons de feu roulent en mugissant au fond de leur poitrine et dans leur gueule embrasée. Cependant le fils d'Eson marche à leur rencontre : à son approche ils présentent leur tête horrible, menaçante, et leurs cornes armées de fer frappent la terre avec leurs pieds fourchus, et remplissent l'air de poudre, de fumée et de mugissements. La crainte glace les descendants de Minée : Jason affronte le feu de leur brûlante haleine sans ressentir son atteinte, tant les herbes enchantées ont des charmes puissants. D'une main audacieuse il caresse leurs fanons pendants ; il les soumet au joug, et les force à traîner la pesante charrue et à déchirer une terre où le fer n'avait jamais pénétré. Le peuple de la Colchide est immobile de surprise ; et les descendants de Minée animent par leurs cris redoublés le courage du héros. Il tire alors d'un casque d'airain les dents du dragon de Mars et les sème dans les sillons qu'il vient d'ouvrir. Cette semence, trempée auparavant dans un suc magique, s'amollit au sein de la terre, se développe, et ces dents donnent naissance à des hommes nouveaux. Un enfant prend la figure humaine dans les flancs de sa mère ; ses membres y reçoivent un accroissement successif, et il ne se montre pas à la clarté du jour, que sa forme ne soit accomplie ; ainsi, lorsque la terre féconde a formé des hommes dans ses entrailles, ils sortent des guérêts qui les engendrent, et, ce qui doit plus étonner encore, ils brandissent des armes enfantées avec eux. En les voyant prêts à tourner la pointe acérée de leurs javelots contre la tête du jeune Hémonien, les Grecs tremblants et consternés baissent leurs fronts vers la terre ; Médée elle-même tremble pour celui qu'elle avait rendu invulnérable : à la vue du héros, seul en butte aux coups de tant d'ennemis, elle pâlit ; tout à coup ses genoux fléchissent, et le sang s'arrête dans ses veines ; craignant encore que les herbes dont elle l'a pourvu ne soient insuffisantes, elle appelle à son aide de magiques invocations, fait agir tous les secrets de son art. Jason lance une pierre énorme au milieu de ses ennemis, détourne loin de lui la guerre et l'allume dans leurs rangs. Ces frères, que la terre enfanta, se donnent mutuellement la mort et succombent, moissonnés par une guerre impie. Les Grecs, transportés de joie, entourent le vainqueur, et le serrent avidement dans leurs bras : et toi aussi, tu voudrais l'embrasser, vierge de ces barbares contrées. La pudeur arrête tes transports : oh ! comme tu l'aurais pressé sur ton sein, si le soin de ton honneur n'avait réprimé tes désirs ! Du moins, il est permis à ton amour de se réjouir en silence ; tu rends grâces à tes enchantements, et aux dieux qui les ont secondés.

 

Il lui fallait assoupir, par la vertu des herbes, le dragon vigilant, armé d'une aigrette, d'une triple langue et de dents recourbées, monstre hideux qui veille sur la Toison d'Or. Il répand sur lui des sucs soporifiques, et prononce trois fois les paroles qui produisent le sommeil, apaisent la mer en courroux et arrêtent dans leur cours les fleuves rapides. Un sommeil inconnu se glisse dans les yeux du monstre, et le héros s'empare de la Toison d'Or ; fier de sa dépouille, il emporte avec lui celle qui l'a fait triompher, et, ramenant en triomphe cette autre conquête, il rentre avec son épouse dans le port d'Iolcos.

 

Les mères d'Hémonie et les pères courbés par l'âge, heureux du retour de leurs enfants, apportent des offrandes aux dieux. Répandu sur la flamme, l'encens se change en vapeurs humides, et les victimes votives tombent les cornes entrelacées de bandelettes d'or ; mais au milieu de cette foule qui remercie le ciel, on ne voit point Eson, qui, déjà voisin du tombeau, s'affaisse sous le poids des ans. Son fils adresse à Médée ces paroles : «O toi, que je proclame l'auteur de mon salut, tu m'as tout donné, et tes bienfaits passent tonte croyance ; cependant, s'ils peuvent aller jusque-là (et que ne peuvent tes enchantements ?), retranche de mes années pour ajouter aux années de mon père». Et il ne peut retenir ses larmes. Touchée de cette prière qu'inspire la piété, elle se souvient que, bien différente de Jason, elle a abandonné Aeéta ; mais elle ne laisse point éclater son émotion : «Quel voeu criminel est sorti de ta bouche pieuse, ô mon époux ! Quoi ! je pourrais aux dépens de ta vie prolonger celle d'un autre ! Ah ! puisse Hécate me refuser ce pouvoir ! ta prière est injuste ; mais je veux essayer de te donner plus que tu ne demandes, ô Jason ! Mon art s'efforcera de prolonger les jours de mon beau-père sans abréger les tiens, pourvu que La déesse au triple visage me seconde, et regarde d'un oeil favorable une si grande entreprise». Trois nuits devaient encore s'écouler avant que la lune, réunissant ses cornes, eût pleinement arrondi les contours de son disque : à peine s'est-il montré à la terre, radieux et dans son entier développement, Médée sort de son palais, la robe flottante, un pied nu, et les cheveux épars sur ses épaules nues. Seule, au milieu du profond silence de la nuit, elle promène à l'aventure ses pas errants : les hommes, les oiseaux, les hôtes des forêts, tout est plongé dans le sommeil : les broussailles n'ont plus de murmure, le feuillage repose en silence ; le silence règne dans les humides plaines de l'air : les astres rayonnent dans cette solitude : Médée, les bras levés de leur côté, tourne trois fois en cercle, répand trois fois sur ses cheveux l'onde puisée dans un fleuve, et trois cris lamentables s'échappent de sa bouche. Elle fléchit le genou sur le sable aride, et s'écrie : «O nuit, fidèle témoin des mystères ; et vous, astres étincelants dont la clarté unie à celle de la lune succède aux feux du jour ; et toi, triple Hécate, confidente et protectrice de mes desseins ; et vous charmes ; et vous, artifices magiques ; et toi, terre, qui fournis à nos sacrifices des simples tout-puissants ; et vous, zéphyrs, vents, montagnes, fleuves et lacs ; vous tous, dieux des forêts, vous tous, dieux de la nuit, accourez à ma voix. Par vous, quand je l'ai voulu, les rivages étonnés ont vu les fleuves remonter vers leur source ; ma voix rend immobiles les mers agitées, et agite les mers immobiles ; je dissipe ou je rassemble les nuages, je chasse ou j'appelle les vents ; par des paroles et des chants mystérieux, je fais périr les vipères béantes ; je transporte les rochers arrachés de leur base, les chênes déracinés du sol qui les vit naître, et les forêts entières ; j'ordonne aux montagnes de trembler, à la terre de mugir, aux mânes de sortir du fond de leurs tombeaux ; et toi aussi, lune, je t'attire vers moi, malgré l'airain de Témèse qui allège tes souffrances ; mes chants font même pâlir le char de mon aïeul, et mes poisons pâlir l'Aurore. A ma voix, vous avez amorti l'haleine enflammée des taureaux, et courbé leur tête indocile sous le poids de la charrue. Vous avez animé les enfants du dragon à tourner contre eux-mêmes leurs propres fureurs. Vous avez enseveli dans le sommeil, qu'il ignorait encore, le gardien de la Toison, et, trompant sa vigilance, vous avez fait passer ce trésor au sein de la Grèce. Il me faut maintenant des sucs qui ramènent un vieillard à la fleur de ses ans, et lui rendent, en le renouvelant, sa première jeunesse. Oui, vous me les accorderez ; ce n'est pas en vain que les astres ont brillé de tant d'éclat ; ce n'est pas en vain que ce char, traîné par des dragons ailés, est descendu vers moi». Près d'elle, en effet, était un char descendu des cieux.

 

Elle y monte, et caressant le cou des dragons soumis au frein, elle agite les rênes légères et s'élève, emportée par un essor rapide ; du haut des airs elle abaisse ses regards sur la Thessalie, sur Tempé, et dirige ses dragons vers la contrée que domine l'Oeta ; elle examine les herbes que produit l'Ossa et celles qui croissent sur la cime du Pélion, sur l'Othrys, sur le Pinde, et sur l'Olympe, plus élevé encore que le Pinde ; parmi celles dont elle a besoin, elle en arrache quelques-unes avec leur racine, et fait tomber les autres sous le tranchant de sa faux d'airain. Elle trouve un grand nombre de simples propres à ses enchantements sur les bords de l'Apidane et sur ceux de l'Amphryse ; et toi, Enipée, tu payas aussi ton tribut : les eaux du Pénée, celles du Sperchius, et les rives du Boebès, couvertes de joncs, n'en furent point affranchies. Elle cueille non loin d'Eubée dans les champs d'Anthédon une herbe puissante, mais qui n'était pas célèbre encore par la métamorphose de Glaucus. Déjà le neuvième jour et la neuvième nuit l'avaient vue sur son char, conduit par des serpents ailés, parcourir en tous sens les campagnes. A son retour, les serpents, qui n'avaient ressenti la vertu des simples que par leur odeur, dépouillent leur peau ridée par la vieillesse.

 

Elle arrive et s'arrête au seuil de son palais, devant la porte, sans autre abri que la voûte des cieux ; elle évite tout contact avec les hommes, et élève deux autels de gazon, l'un à droite, en l'honneur d'Hécate, l'autre à gauche, en l'honneur de Juventa. Après les avoir couronnés de verveine et d'agrestes rameaux, elle creuse non loin de là deux fosses dans le sein de la terre, et célèbre un sacrifice. Elle plonge un couteau dans la gorge d'une brebis noire, et fait couler son sang dans les fosses béantes ; d'une coupe elle épanche la liqueur de Bacchus ; elle épanche d'un vase d'airain du lait tiède encore, et laisse tomber en même temps de sa bouche quelques paroles, qui doivent évoquer les divinités de la terre. Elle conjure le roi des ombres et l'épouse qu'il enleva, de ne point ravir trop tôt au vieillard le souffle de la vie. Quand elle a fléchi ces dieux par des prières qu'accompagne un long murmure, elle fait apporter près des autels le corps affaibli d'Eson, l'ensevelit par ses enchantements dans un profond sommeil, image de la mort, et le couche sur un lit d'herbes ; elle ordonne ensuite au fils d'Eson et à sa suite de s'éloigner et de détourner leurs profanes regards de ses mystères. A sa voix, on se disperse : alors Médée, les cheveux épars, tourne, comme une bacchante, autour des autels où brille la flamme, plonge des brandons dans la fosse noire de sang, les allume tout sanglants au foyer des deux autels, et purifie le vieillard trois fois avec le feu, trois fois avec l'eau, trois fois avec le soufre. Cependant le philtre puissant fermente dans un vase d'airain placé sur le brasier ; il bouillonne et fait monter à sa surface une blanche écume. Les racines cueillies dans les vallons d'Hémonie, les semences, les fleurs et les sucs arides cuisent ensemble ; elle y mêle des pierres apportées des confins de l'Orient, et le sable lavé par les flots de l'Océan, quand il rentre dans son lit. Elle ajoute le givre ramassé la nuit aux rayons de la lune, les ailes et la chair infâme du strix, les entrailles de ce loup, qui dans ses fréquentes métamorphoses échange ses formes sauvages contre celles de l'homme ; elle n'a point oublié la peau écailleuse et transparente d'un serpent du Cinyphus, le foie d'un vieux cerf, et la tête d'une corneille qui a vécu neuf siècles. De toutes ces substances et de mille autres qu'il est impossible de nommer, elle compose le philtre destiné au vieillard moribond : puis, avec une branche d'olivier depuis longtemps desséchée et sans feuillage, elle les mêle et les remue du fond à la surface. Mais voici que la vieille branche, agitée dans l'airain bouillant, commence à reverdir ; bientôt elle se couvre de feuilles et se charge tout à coup d'olives pleines de suc. Partout même où le feu fait jaillir l'écume hors du vase et tomber sur la terre des gouttes brûlantes, on voit naître le gazon printanier et les fleurs éclore au milieu de gras pâturages. A ce signal, Médée, tirant le glaive du fourreau, ouvre la gorge du vieillard, laisse écouler son vieux sang, et le remplace par des sucs : à peine en a-t-elle abreuvé la bouche et la blessure d'Eson, sa barbe et ses cheveux perdent leur blancheur et deviennent noirs ; sa maigreur disparaît, sa pâleur et sa caducité s'évanouissent ; un nouveau sang circule dans ses veines, et l'embonpoint brille sur tous ses membres. Eson s'étonne et retrouve la vigueur dont il se souvient d'avoir joui quarante ans auparavant.

 

Du haut des cieux, Bacchus a vu cette merveilleuse métamorphose : il apprend que ses nourrices peuvent recouvrer leur jeunesse, et demande cette faveur à la fille d'Aeéta. Mais pour qu'il n'y ait pas de cesse à sa perfidie, la princesse qui naquit sur les bords du Phasé feint pour son époux une haine mensongère, et court en suppliante au palais de Pélias. Comme il était accablé de vieillesse, Médée est reçue par ses filles, et bientôt elle captive adroitement leur coeur par les apparences d'une fausse amitié. Elle compte surtout au nombre de ses bienfaits le rajeunissement d'Eson : elle s'y arrête avec complaisance, et donne aux filles de Pélias l'espérance de voir refleurir par son secours la jeunesse de leur père. Elles invoquent aussitôt son pouvoir et lui jurent une reconnaissance sans bornes. Médée garde un moment le silence, semble hésiter et tient leurs esprits en suspens par une gravité empruntée : elle promet enfin. «Pour vous mieux assurer du bienfait que vous attendez, dit-elle, le plus vieux des béliers qui marchent à la tête de vos brebis va, par la vertu de mes sucs, devenir un jeune agneau». On amène aussitôt un bélier chancelant sous le poids des années, et dont les cornes se recourbent en cercle autour de son front décharné. Elle enfonce dans sa gorge flétrie un couteau d'Hémonie, qu'un reste de sang rougit à peine, et plonge en même temps les membres de la victime dans un vase d'airain rempli du suc de ses poisons ; le corps de l'arninal diminue, ses cornes disparaissent et les ans avec elles ; un tendre bêlement se fait entendre du milieu du vase, et tout à coup, tandis qu'on l'écoute avec surprise, on voit s'élancer un agneau qui dans ses bonds folâtres cherche la mamelle qui doit l'allaiter. Immobiles d'étonnement et ravies du prodige qui confirme les promesses de Médée, les filles de Pélias redoublent leurs instances. Trois fois Phébus avait dételé du joug ses coursiers rafraîchis dans les flots d'Ibérie ; les astres éclairaient la quatrième nuit de leur radieuse lumière, lorsque la fille perfide d'Aeéta place sur la flamme rapide une onde pure et des simples sans vertu. Déjà un sommeil semblable à la mort enchaînait les membres du roi et de ses satellites, assoupis par les enchantements de Médée et par ses magiques paroles. Ses filles, à la voix de la princesse de Colchos, entrent avec elle et se rangent autour du lit de leur père. «Pourquoi hésiter encore, filles sans courage ? Tirez vos glaives du fourreau, dit-elle, et tarissez la source vieillie de son sang, afin que je puisse remplir d'un sang plus jeune ses veines épuisées ; vous tenez en vos mains la vie et l'âge de votre père. Si vous avez quelque tendresse pour lui, si vous ne vous abusez pas de folles espérances, secourez votre père ; chassez avec le fer la vieillesse, plongez le fer dans son sein pour en faire couler un sang impur». Animée par ce discours, la plus pieuse d'entre elles devient impie la première, et commet un crime pour ne pas être criminelle. Aucune cependant n'ose suivre des yeux les coups qu'elle porte ; elles détournent leurs regards, et leurs mains cruelles multiplient aveuglément les blessures. Pélias, baigné dans son sang, soulève sur sa couche ses membres à demi mutilés, et s'efforce d'en sortir ; il tend au milieu de tous ces glaives ses bras décolorés. «Que faites-vous, mes filles ? dit-il ; quelle fureur vous arme contre les jours de votre père ?» Elles sentent leur coeur et leurs mains défaillir. Il allait parler encore : mais la princesse de Colchide étouffe sa voix en le frappant à la gorge, et plonge ses membres déchirés dans l'airain bouillonnant.

 

Si les dragons ailés ne l'avaient emportée dans les airs, elle n'aurait pas échappé au châtiment : mais elle s'élève en fuyant au-dessus des forêts qui ombragent le Pélion, et de la demeure de Philyra, au-dessus de l'Othrys et des lieux célèbres par l'aventure de l'antique Cérambus. Soutenu dans les airs sur des ailes qu'il avait reçues des Nymphes, à l'époque où la terre était ensevelie sous les eaux répandues à sa surface, il se déroba au déluge de Deucalion. Medée laisse à sa gauche Pitane d'Eolie, et le simulacre de pierre du monstrueux serpent, et la forêt de l'Ida, où Bacchus cacha, sous la forme mensongère d'un cerf, le taureau dérobé par son fils ; et la contrée où le père de Coryte repose sous un sable léger ; et les champs qu'épouvantèrent les nouveaux aboiements de Méra ; et la ville d'Eurypyle, où les femmes de Cos virent leurs fronts s'armer de cornes, au moment où s'éloignait le troupeau d'Hercule ; et Rhodes, chère à Phébus ; et Ialysie, séjour des Telchines, dont les regards corrompaient toute chose, et que Jupiter indigné précipita dans l'humide empire de son frère. Elle franchit aussi les remparts de Carthée et l'antique Céos, où, sous les yeux d'Alcidamas étonné, une douce colombe devait naître un jour du corps de sa fille. Elle découvre ensuite le lac d'Ilyrie, et Tempé, devenue célèbre par la soudaine métamorphose de Cycnus : là, Phyllius, pour plaire à un enfant, lui donna des oiseaux apprivoisés, et un lion farouche qu'il avait dompté : il lui fallut encore vaincre un taureau, il le vainquit ; mais irrité des mépris prodigués à son amour, il refusa ce taureau demandé comme gage suprême. L'enfant indigné lui dit : «Tu voudras me le donner», et il s'élance du haut d'un rocher. On crut qu'il allait tomber ; mais, changé en cygne, il se balançait dans les airs sur des ailes blanches comme la neige. Ilyrie, sa mère, ignorant qu'il était sauvé, se fondit en larmes et forma le lac qui porte son nom. Près de là s'élève Pleuron, qui vit la fille d'Ophius, Combé, échapper, sur des ailes tremblantes, aux coups de ses enfants. Puis ses yeux aperçoivent les champs de Calaurée, consacrés à Latone, et témoins de la métamorphose d'un roi et d'une reine changés en oiseaux. A droite est Cyllène, où Ménéphron devait s'égaler aux bêtes sauvages, en partageant la couche de sa mère. Elle découvre au loin, en tournant ses regards derrière elle, Céphise qui déplore le destin de son petit-fils, converti par Apollon en phoque monstrueux, et la demeure d'Eumélus qui pleure sa fille, envolée dans les airs. Enfin, portée sur les ailes de ses dragons, elle touche aux mers d'Ephyre, qu'arrose Pirène, où, dans les premiers âges, suivant une tradition antique, des hommes naquirent de champignons fécondés par la pluie. Quand la nouvelle épouse de Jason eut été devorée par le feu de ses poisons, quand les deux mers eurent vu les flammes du palais de Créon, Médée teint un glaive impie du sang de ses enfants, et après cette vengeance, affreuse pour une mère, elle se dérobe aux armes de Jason.

 

Emportée par les dragons qu'elle reçut du Soleil, elle entre dans la ville de Pallas, qui vous a vus, toi, pieuse Phinis, et toi, vieux Périphas, vous envoler ensemble ; Athènes a vu aussi la petite-fille de Polypémon s'élever sur des ailes nouvelles. Egée la reçoit ; c'est le seul reproche qu'il ait mérité. Peu content de lui offrir l'hospitalité, il s'unit à elle par les noeuds de l'hyménée. Thésée venait d'arriver, Thésée que son père ne connaissait pas encore, et dont la valeur avait pacifié l'isthme battu par une double mer. Pour le perdre, Médée broie le poison qu'elle apporta jadis des côtes de la Scythie, et que vomit, dit-on, la gueule du chien né d'Echidna. Il est une caverne dont l'entrée se cache au sein des ténèbres ; on y descend par une pente rapide. C'est par là que le héros de Tirynthe traîna Cerbère attaché à des liens de fer ; malgré sa résistance, il lui fit voir la lumière du jour, dont ses regards obliques fuyaient les rayons éclatants. Dans les transports de sa rage terrible, le monstre remplit en même temps les airs de ses triples aboiements, et répandit une écume blanchâtre sur la verdure des campagnes : une plante en naquit, dit-on, qui, puisant dans le sein de la terre un aliment fécond, acquit en grandissant une vertu funeste ; comme sa tige vigoureuse croit au milieu des rochers, les habitants des campagnes l'appellent aconit. Trompé par son épouse, Egée présente lui-même ce breuvage à son fils, comme à son ennemi. Thésée accepte sans défiance la coupe qui lui est offerte ; mais son père, reconnaissant, à la garde d'ivoire de son épée, le sceau de sa famille, écarte de sa bouche le criminel breuvage. Médée se dérobe à la mort dans les flancs d'un nuage que forment ses enchantements. Au milieu de la joie que lui cause le salut de son fils, Egée est encore épouvanté du crime qui de si près a menacé sa vie ; il allume la flamme sur les autels des dieux, et les charge d'offrandes ; la hache fait tomber la tête musculeuse des boeufs aux cornes entrelacées de bandelettes. Jamais jour plus beau n'avait lui, dit-on, pour les enfants d'Athènes ; les grands et le peuple le célèbrent par des banquets ; et, comme le vin enfante le génie, ils entonnent ces chants : «Héroïque Thésée, Marathon t'a vu avec admiration répandre le sang du taureau de la Crète. Si le laboureur de Cromyon a cessé de craindre un sanglier terrible, sa sécurité est ton ouvrage ; tes rivages d'Epidaure ont vu tomber sous tes coups le fils de Vulcain, armé d'une massue ; la plaine qu'arrose le Céphise a vu la mort du barbare Procruste ; Eleusis, où règne Cérès, a vu celle de Cercyon. Il n'est plus, ce Sinis qui faisait un si cruel usage de ses forces prodigieuses : son bras pouvait courber les arbres et faire plier jusqu'à terre la cime des pins, qui dispersaient au loin les membres de ses victimes. La défaite de Sciron a rendu libre le chemin qui mène aux murs d'Alcathoé, où règne Lélex ; la terre et la mer refusèrent un gîte aux os dispersés du brigand. Longtemps épars çà et là, le temps les changea, dit-on, en durs rochers, qui ont conservé le nom de Sciron. Si nous voulions compter tes exploits et tes années, leur nombre surpasse tes années. Pour toi, vaillant héros, nous formons des voeux publics en ton honneur, nous buvons à longs traits la liqueur de Bacchus». Les applaudissements de la foule, ses prières et ses acclamations retentissent dans le palais ; il n'est aucun lieu dans la ville d'où la tristesse ne soit bannie.

 

Toutefois (tant il est vrai qu'il n'y a point de plaisir sans mélange, et que la peine vient toujours se mêler à la joie !) Egée, en retrouvant son fils, ne goûte pas un bonheur sans alarmes. Minos fait des apprêts de guerre ; redoutable par le nombre de ses soldats et de ses vaisseaux, il l'est bien plus encore par la colère qui remplit son coeur paternel : il cherche par les armes une juste vengeance du trépas d'Androgée. Avant tout, il rassemble pour les combats de nombreux alliés, et ses flottes agiles le guident à travers les mers, partout où il peut trouver accès. Ici il gagne à sa cause Anaphe et le royaume d'Astypale : Anaphe par des promesses, et le royaume d'Astypale par les armes ; puis l'humble Mycone, et les champs de Cimole, qui produisent la craie, et Cythne l'opulente, et Scyros, et l'étroite Sériphe, et Parus, célèbre par ses marbres, et Sithone, qu'Arné livra pour l'or impie exigé par son avarice. Changée en oiseau, elle aime toujours l'or ; c'est une corneille aux pieds noirs, aux ailes de même couleur. Mais Oliare, Didyme, Ténos, Andros, Gyare et Péparèthe, qui porte en abondance le fruit de l'olivier, refusèrent leur appui à la flotte du roide Crète. De ces îles, Minos vogue à gauche vers Oenopie, siège de l'empire d'Eaque ; les anciens l'appelaient Oenopie ; mais Eaque lui donna le nom d'Egine, sa mère. La foule se précipite et brûle de connaître un héros si renommé. Au-devant de Minos accourent Télamon, et Pélée, plus jeune que Telamon, et Phocus, le troisième fils d'Eaque. Le roi lui-même s'avance vers lui d'un pas que ralentit le poids de la vieillesse, et lui demande quel sujet l'amène en ces lieux. Au souvenir de ses douleurs de père, le roi des cent villes soupire et s'exprime en ces termes :

 

«Soutenez, je vous en conjure, ces armes que j'ai prises pour venger mon fils ; associez-vous à une guerre pieuse ; je demande une expiation pour les mânes de mon fils». Le petit-fils d'Asopus lui répond : «Ce que tu demandes n'est pas au pouvoir de mon peuple : aucune contrée n'est plus étroitement unie que la nôtre à la ville de Cécrops ; cette alliance est sacrée pour nous». Minos s'éloigne avec tristesse. «Cette alliance vous coûtera cher», dit-il, persuadé qu'il vaut mieux menacer de la guerre que de l'entreprendre et d'épuiser ses forces avant le temps.

 

Des remparts d'Oenopie on pouvait encore apercevoir la flotte crétoise, lorsqu'un vaisseau athénien s'avance à pleines voiles et pénètre dans le port de ses alliés : il porte Céphale et les voeux de sa patrie. Les fils d'Eaque n'ont point vu Céphale depuis longtemps ; ils le reconnaissent pourtant, lui tendent la main et le conduisent au palais de leur père. Le héros, dont les traits pleins de noblesse conservent encore les traces de leur ancienne beauté, s'avance, tenant à la main une branche de l'olivier cher au peuple d'Athènes ; à sa droite et à sa gauche, marchent Clyton et Butès, plus jeunes que lui et tous deux fils de Pallas. A peine admis auprès d'Eaque, les envoyés d'Athènes lui adressent des félicitations, et Céphale, remplissant sa mission, demande au roi des secours, et lui rappelle les traités et les liens qui unissaient leurs pères ; il ajoute que Minos aspire à la domination de la Grèce entière. Quand il eut soutenu de son éloquence les intérêts qui lui étaient confiés, Eaque, appuyant sa main gauche sur la poignée de son sceptre : «Ne me demande pas du secours, ô Athènes, dit-il, prends-le toi-même. N'hésite pas à regarder comme ton bien les forces de cet empire ; toute ma puissance est prête à te suivre. Les ressources ne me manquent pas ; j'ai assez de soldats pour me défendre ou pour attaquer mes ennemis : grâce aux dieux, mon empire prospère, et je ne puis excuser mon refus par le malheur des temps. - Puisse-t-il en être ainsi ! répond Céphale, et puisse croître encore le bonheur de votre peuple ! J'en conviens, à mon arrivée, mon coeur s'est ouvert à la joie, quand j'ai vu accourir devant moi cette jeunesse brillante, où l'âge semble avoir mis tant d'égalité : cependant mes yeux cherchent en vain plusieurs guerriers que j'ai vus jadis dans votre ville».

 

Eaque gémit, et, d'une voix plaintive, il ajoute : «Des commencements déplorables ont fait place à une meilleure fortune ; que ne puis-je les oublier dans le récit de nos prospérités ! Je vais en dérouler le tableau, sans vous arrêter par de longs détails. Ils ne sont plus qu'os et poussière, ceux que redemandent vos souvenirs. Faut-il qu'ils comptent pour si peu dans les pertes qui m'ont alors frappé ! Un terrible fléau accable mes états, suscité par Junon dont la vengeance poursuit l'odieuse contrée qui porte le nom de sa rivale. Tant qu'il nous parut comme un de ces maux attachés à l'humanité, et que la cause funeste d'un si grand désastre resta cachée, nous le combattîmes par les ressources de l'art; mais sa violence triomphait de tous les secours, et l'art lui cédait la victoire. D'abord l'air, chargé d'épais brouillards, s'appesantit sur la terre, et renferma dans le sein des nuages une accablante chaleur. Quatre fois la lune, réunissant les extrémités de son disque, l'avait rempli de sa lumière ; quatre fois son disque s'était effacé par un décroissement successif, et la brûlante haleine des autans n'avait cessé de souffler la mort en tous lieux. Les poisons de l'air passèrent jusque dans les eaux des lacs et des fontaines ; les serpents erraient par milliers au milieu des campagnes incultes, et corrompaient les fleuves de leur venin. Les chiens, les oiseaux, les brebis, les boeufs, et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus. Le malheureux laboureur s'étonne de voir tomber sous le joug ses taureaux les plus vigoureux et leur vie s'exhaler au milieu des sillons. La brebis pousse des bêlements douloureux : sa toison tombe d'elle-même, et ses flancs se dessèchent. Déchu de sa bouillante ardeur, et de la gloire que jadis il acquit dans la carrière, le coursier oublie la palme et ses anciennes victoires : il fait retentir de ses gémissements la litière où l'attend une mort sans honneur. Le sanglier ne se souvient plus de sa fureur, ni la biche de sa vitesse ; l'ours ne songe plus à fondre sur les troupeaux. Tout languit, et les forêts, les campagnes, les routes, sont jonchées de cadavres hideux, qui répandent dans l'air des vapeurs empestées. Qui le croirait ? ni les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides n'osent y toucher : réduits en poussière, ils exhalent des miasmes qui sèment au loin la contagion. Le fléau frappe de coups plus terribles les tristes habitants des campagnes ; bientôt il établit son empire dans l'enceinte de cette vaste cité. D'abord il dévore les entrailles, et sa flamme cachée se révèle par l'ardeur du visage et par une pénible respiration ; la langue est âpre et s'enfle, la bouche aride s'ouvre à des vents brûlants et n'aspire en haletant que des vapeurs malfaisantes ; le malade ne peut endurer ni sa couche, ni le voile le plus léger ; c'est sur la terre qu'il étend ses membres desséchés ; mais le corps, loin de se rafraîchir par le contact du sol, lui communique sa chaleur. Rien n'arrête la violence du fléau : il se déchaîne avec fureur contre ceux mêmes qui travaillent à le détruire, et la science devient funeste à celui qui l'emploie. Plus on s'approche du malade, plus on met d'empressement à le secourir, et plus on marche à pas rapides vers la mort. Plus d'espoir de salut ; le trépas seul apparaît comme le terme des souffrances : alors tous s'abandonnent à leur fantaisie ; ils ne cherchent plus de remède utile à leurs maux, et leurs maux sont, en effet, sans remède. Pèle-mêle et sans pudeur, ils se tiennent nus auprès des fontaines, des fleuves et des puits abondants : ils boivent, et leur soif ne s'éteint qu'avec leur vie ; plusieurs même, accablés par le mal et ne pouvant se relever, meurent au sein des eaux où d'autres viennent encore se désaltérer. On voit des malheureux s'élancer avec dégoût d'une couche odieuse, ou, si leurs forces se refusent à les soutenir, se rouler par terre, loin de leur maison, qu'ils regardent tous comme un funeste séjour, accusant ainsi leurs pénates d'un fléau dont la cause est inconnue. Les uns, à demi morts, errent dans les rues, tant qu'ils peuvent se tenir debout ; les autres pleurent étendus sur la terre, et par un dernier effort agitent encore leurs paupières appesanties : ils tendent leurs bras vers les astres suspendus à la voûte des cieux, et leur vie s'échappe au hasard dans les lieux où la mort vient les surprendre. Quels sentiments s'élevèrent alors dans mon âme ? Ah ! je dus abhorrer la vie et je désirai de partager le sort de mes sujets ! Partout où je tournais les yeux, je ne voyais que des monceaux de cadavres : ainsi tombe des branches agitées le fruit trop mûr, ou le gland que les vents détachent de la cime du chêne.

 

Vous voyez devant vous ce temple où l'on monte par une longue suite de degrés : il est consacré à Jupiter. Qui de nous n'est allé brûler sur ses autels un encens inutile ? Que de fois l'époux priant pour son épouse, le père pour son fils, n'ont-ils pas rendu le dernier soupir au pied de ces autels insensibles ! Que de fois n'a-t-on pas trouvé dans leurs mains l'encens à demi consumé ! Que de fois, dans les temples, au moment où le prêtre, en prononçant les paroles sacrées, épanchait un vin pur entre les cornes des taureaux, on les a vus tomber atteints de coups inattendus ! Moi-même, tandis que j'offrais un sacrifice à Jupiter pour ma patrie, pour mes trois enfants et pour moi, j'entendis la victime pousser d'affreux mugissements ; tout à coup, sans être frappée, elle expira sous les couteaux sacrés qu'elle teignit à peine de quelques gouttes de sang. La fibre malade ne portait plus les signes révélateurs de la vérité et de la volonté des dieux : la contagion avait pénétré jusqu'aux entrailles. J'ai vu des cadavres épars devant le seuil sacré. Il en est qui, pour rendre leur trépas plus odieux, s'étranglent au pied des autels, se délivrent en mourant de la peur de la mort, et préviennent eux-mêmes l'heure fatale qui s'avance. On ne conduit plus avec solennité les cortèges funèbres ; les portes de la ville ne s'ouvrent pas assez pour tant de funérailles : les cadavres gisent sans sépulture, ou sont livrés au bûcher sans avoir reçu les dons accoutumés. Plus de respect pour les morts : on se bat pour un bûcher, et plusieurs sont brûlés dans les feux qu'on avait allumés pour d'autres. Personne ne vient pleurer sur leurs cendres : et les ombres des filles et des mères, des jeunes gens et des vieillards, errent privées de ce tribut de larmes : la terre ne peut suffire aux tombeaux, ni les arbres aux flammes des bûchers.

 

Accablé sous le poids de tant de maux : «O Jupiter, m'écriai-je, s'il est vrai, comme on le dit, que la fille d'Asopus, Egine, te reçut dans ses bras ; si tu ne rougis pas, dieu puissant, de t'avouer pour mon père, ou rends-moi mes sujets, ou fais-moi descendre avec eux dans la tombe». Un éclair, suivi d'un coup de tonnerre favorable, m'apprend sa volonté. «J'accepte ce présage ; puisse-t-il m'annoncer ta faveur ! m'écriai-je : les signes que tu m'envoies sont, à mes yeux, le gage d'un meilleur destin». Près de là s'élevait un chêne dont un rare feuillage couvrait les vastes rameaux ; consacré à Jupiter, il était né d'un gland de Dodone. Là nous voyons s'avancer un essaim innombrable de fourmis, chargées de leur moisson de grains, fardeau bien lourd pour des bouches si grêles ; elles suivaient toutes le même sentier dans 1es rides de l'écorce. J'en admire le nombre, et je m'écrie : «O mon bienfaiteur ! ô mon père ! donne-moi autant de citoyens pour repeupler ma ville déserte». Le chêne superbe frémit, et de ses rameaux qui s'agitent dans le calme des airs, s'échappe une voix qui glace mes membres d'une sainte horreur, et fait dresser mes cheveux. Je baise la terre et les flancs du chêne, et n'ose avouer mes espérances ; j'espérais cependant, et mon coeur caressait en secret ses désirs. La nuit arrive, et le sommeil vient suspendre les inquiétudes des mortels. Je crois voir ce même chêne devant mes yeux : c'était le même nombre de rameaux, sur ces rameaux le même nombre d'insectes ; le même mouvement l'agite encore, et fait pleuvoir dans les champs d'alentour ce peuple moissonneur ; tout à coup, ces fourmis me semblent grandir et croître par degrés, se lever de terre, se redresser, perdre leur maigreur, leurs pieds nombreux, leur couleur noire, et revêtir la forme humaine. Le sommeil s'envole, je condamne ma vision, et j'accuse les dieux de me refuser leur appui. Cependant un bruit confus retentit dans mon palais ; je crois entendre des voix humaines dont le son avait cessé de frapper mon oreille ; je soupçonnais encore une illusion du sommeil, quand Télamon, accourant à pas précipités, ouvre les portes et s'écrie : «O mon père ! vous allez voir un prodige bien au-dessus de vos espérances et de tout ce que l'on peut croire ; venez». Je sors, et ces mêmes hommes dont un songe m'avait offert l'image, je les vois dans l'ordre où je les avais vus ; je les reconnais, ils s'approchent et me saluent leur roi. Je rends grâces à Jupiter ; je partage à mes nouveaux sujets la ville et la campagne, veuve de ses anciens habitants, et je les appelle Myrmidons, afin d'attacher à leur nom le souvenir de leur origine. Vous les avez vus ; ils sont restés fidèles à leurs moeurs primitives : c'est un peuple économe, infatigable au travail, ardent à acquérir et doux de conserver ; égaux en âge et en valeur, ils vous suivront aux combats aussitôt que l'Eurus, dont le souffle propice vous a conduit sur ces rivages (l'Eurus l'y avait conduit en effet), aura fait place à l'Auster».

 

Ces récits, et d'autres semblables, remplirent la durée du jour ; le soir fut consacré aux plaisirs de la table, et la nuit au sommeil. Cependant le soleil avait retiré du sein des eaux sa chevelure dorée ; l'Eurus soufflait encore, et retenait les voiles prêtes à s'éloigner. Les enfants de Pallas se rendent auprès de Céphale, plus âgé qu'eux, et l'accompagnent au palais du roi, encore enseveli dans un profond sommeil. Un des fils d'Eaque, Phocus, le reçoit sur le seuil, tandis que Télamon et son autre frère enrôlent des soldats pour la guerre. Phocus conduit le descendant de Cécrops dans l'intérieur de son palais, sous de somptueux lambris, et s'assied auprès d'eux. Il remarque, dans les mains du fils d'Eole, un javelot fait d'un bois inconnu, et armé d'une lame d'or. Après quelques mots sur des objets indifferents : «J'aime, dit-il, la chasse et les forêts ; pourtant je ne saurais dire dans quel bois a été taillé le javelot que vous portez : le frêne est plus roux et le cornouiller plus noueux. J'ignore de quel arbre on l'a tiré ; mais jamais mes yeux n'en ont vu de plus beau. - Son usage, reprend un des fils de Pallas, vous paraîtra plus merveilleux que sa beauté : il atteint toujours le but, jamais le hasard ne le dirige, et, de lui-même, il revient ensanglanté dans la main qui l'a lancé». Alors le petit-fils de Nérée multiplie ses questions : Pourquoi a-t-il été donné ? où vient-il ? Quel est l'auteur d'un si rare présent ? Céphale lui repond ; mais la honte l'empêche de dire à quel prix il obtint ce dard, et il se tait sur ce point. Le souvenir de la perte de son épouse réveille sa douleur, ses larmes coulent, et il parle en ces termes : «Ce javelot (qui pourrait le croire ?) ô fils d'une déesse, me coûte bien des pleurs ; il m'en coûtera longtemps, si les destins m'accordent une longue vie : il a causé ma perte et celle de mon épouse chérie, et plût aux dieux que je n'eusse jamais reçu ce présent ! Le nom d'Orithye, que Borée enleva, a peut-être frappé plus souvent votre oreille : Procris était sa soeur. Si l'on compare leur beauté, leur caractère, Procris était plus digne de trouver un ravisseur. Erechthée, son père, nous unit, l'amour nous unit encore. On me disait heureux, je l'étais ; et si les dieux l'eussent ainsi voulu, je n'aurais pas cessé de l'être. Le second mois s'écoulait depuis notre hyménée ; je tendais mes toiles aux cerfs parés de leur bois, lorsqu'un matin, du sommet toujours fleuri de l'Hymette, l'Aurore vermeille, chassant devant elle les ténèbres, m'aperçoit et m'enlève malgré ma résistance. Puissé-je dire la vérité sans offenser la déesse ! Sa bouche a l'incarnat de la rose, son empire touche aux limites du jour comme à celles de la nuit, elle s'abreuve de nectar ; mais j'aimais Procris : Procris était dans mon coeur, le nom de Procris était toujours sur mes lèvres. J'alléguais et la foi des serments, et les embrassements d'un nouvel hymen, et la couche nuptiale qui venait de se dresser pour moi, et les droits encore récents du lit de Procris, en ce moment solitaire. La déesse s'indigne : «Cesse tes plaintes, ingrat ! garde Procris, dit-elle ; si je sais lire dans l'avenir, un jour tu voudras ne l'avoir jamais possédée». Et, dans la colère qui l'anime contre Procris, elle me chasse. Je reviens, et repassant en moi-même les paroles de la déesse, je commence à craindre que mon épouse n'ait pas respecté le lit conjugal ; sa beauté, son âge autorisent le soupçon d'une infidélité, sa vertu le défend. Mais j'avais été absent ; mais celle que je quittais m'offrait un exemple d'infidélité, mais tout éveille les craintes des amants. Je m'applique à me chercher des tourments, et veux tenter par des présents la vertu de Procris. L'Aurore seconde mes terreurs et change les traits de mon visage (je crois le sentir). J'arrive, méconnaissable, dans les murs consacrés à Pallas, j'entre dans ma maison. Là, nulle trace du crime ; tout, au contraire, y respirait l'innocence, et l'inquiétude pour un maître perdu. Ce n'est que par mille artifices que je pus obtenir un accès auprès de la fille d'Erechthée ; immobile à son aspect, je faillis renoncer à l'épreuve que j'avais résolue ; je ne contins qu'avec peine et mes aveux et mes baisers (ah ! j'aurais dû suivre ce désir). Elle était triste ; mais, malgré sa tristesse, aucune femme n'aurait éclipsé sa beauté. Le regret de la perte d'un époux dévorait son âme. Jugez, Phocus, quel devait être l'éclat de ses charmes, puisqu'il brillait encore à travers sa douleur. Vous dirai-je combien de fois sa pudeur repoussa mes attaques, combien de fois elle me dit : «J'appartiens à un seul ; en quelque lieu qu'il soit, c'est de lui seul que j'attends mon bonheur» ? Quel homme raisonnable n'eût été satisfait d'une telle épreuve de fidélité ? Elle ne me suffit pas, et je veux encore aigrir mes blessures. Je promets des trésors pour une seule nuit, et je porte si haut mes promesses que, vaincue à la fin, elle paraît chanceler. «Me voici ! m'écriai-je ; j'avais pris un masque, et, sous les dehors d'un adultère, se cachait le véritable époux. Perfide ! tu m'as rendu moi-même témoin de ta trahison». Elle ne répondit rien ; mais, accablée de honte, elle fuit en silence un injuste époux, et la demeure complice de sa perfidie. Enveloppant tous les hommes dans la haine que je lui inspire, elle erre sur les montagnes, et se livre aux exercices de Diane. Dans mon abandon, je sentis un feu plus violent circuler dans mes veines ; j'implorais mon pardon, j'avouais ma faute et confessais que l'offre de tant de trésors m'eût fait moi-même succomber. Cet aveu venge sa pudeur outragée : elle m'est rendue, et nos années s'écoulent doucement au sein de la concorde. Et comme si c'eût été trop peu de se donner elle-même, elle me fait présent d'un chien que la déesse adorée sur le Cynthe lui avait donné, en disant : «Il surpassera tous les autres à la course». Elle ajouta à ce don le javelot que vous voyez dans mes mains.

 

Vous désirez connaître quel fut le sort de ce nouveau présent ? Ecoutez : vous serez étonné de ce prodige. Le fils de Laïus avait résolu, par sa sagacité, des énigmes impénétrables avant lui, et renonçant à proposer ses oracles obscurs, le monstre prophétique s'était précipité sur la terre où il gisait étendu. La bienfaisante Thémis ne laissa point sa mort impunie : tout à coup, au sein de l'Aonie, elle déchaîne sur Thèbes un autre fléau, un monstre qui fait trembler tous les habitants des campagnes pour leurs jours et pour leurs troupeaux ; la jeunesse des environs accourt, et nous enveloppons la vaste plaine de nos filets ; mais le monstre agile les franchit d'un bond léger et s'élance au delà de nos toiles déployées. On détache les chiens, mais il échappe à leur poursuite, et les évite avec la rapidité de l'oiseau. On me demande Lélaps à grands cris (c'est le nom du chien que Procris m'avait donné) ; déjà, luttant contre ses liens, il cherchait à les briser et les tendait encore sur son cou enchaîné. A peine libre, il s'élance, et nous ne savons plus ce qu'il est devenu ; la poussière porte la trace brûlante de ses pas, mais il se dérobe à nos yeux ; le javelot n'est pas plus rapide, le plomb n'échappe pas avec plus de vitesse à la fronde balancée dans les airs, ni la flèche légère à la corde de l'arc crétois. Au milieu d'une plaine, s'élève un tertre qui la domine ; j'y monte, et de là j'admire cette course merveilleuse. Le monstre paraît tantôt se laisser atteindre et tantôt se dérober aux morsures ; trop rusé pour suivre une ligne droite en fuyant dans la plaine, il tourne sur lui-même et trompe ainsi l'impétuosité de son ennemi. Lélaps le presse et le suit pas à pas ; il semble le tenir, mais il ne le tient pas ; sa gueule s'agite dans le vide et ne mord que du vent. J'ai recours à mon javelot, et tandis que ma main le balance, et qu'elle cherche la courroie pour la saisir, je détourne un moment les yeux et je les reporte ensuite dans la plaine : ô prodige ! je vois deux statues de marbre ; l'une semble fuir, l'autre aboyer. Sans doute un dieu a voulu qu'ils sortissent tous deux invincibles du combat, s'il est vrai qu'un dieu en ait été le témoin». A ces mots il se tait. «Mais quel est le crime de ce javelot ?» dit Phocus. Céphale le raconte en ces termes :

 

«Mon bonheur, ô Phocus, fut pour moi la source de tous les chagrins ; je vais d'abord vous en parler. Oh ! j'aime à rappeler, fils d'Eaque, ce temps fortuné, ces premières années, où j'étais heureux par mon épouse, où elle était heureuse par son époux ! Nous goûtions, au sein de l'hyménée, les douceurs d'une tendresse mutuelle ; elle n'eût pas préféré à mon amour la couche même de Jupiter ; et moi, aucune femme n'aurait pu me séduire, pas même Vénus, quand elle se fût présentée. Nos coeurs brûlaient des mêmes feux. Le soleil frappait à peine de ses premiers rayons la cime des montagnes, j'allais, fougueux jeune homme, chasser dans les forêts ; je ne voulais ni compagnons, ni coursiers, ni chiens à l'odorat subtil, ni toiles semées de noeuds ; mon javelot me suffisait. Ma main était-elle fatiguée du carnage des bêtes féroces, je cherchais la fraîcheur et l'ombre, et le zéphyr qui soufflait du fond des froides vallées ; sous les feux du soleil, j'invoquais la douce Aura, j'attendais Aura ; c'était le délassement de mes fatigues. Il m'en souvient, j'avais coutume de chanter : «Viens, Aura, sois-moi favorable, et porte dans mon sein ton souffle bienfaisant : comme toujours, viens apaiser l'ardeur qui me dévore». Peut-être, entraîné par ma destinée, ajoutais-je d'autres tendres paroles : «Oui, disais-je souvent, tu fais mes plus chères délices, tu répares mes forces, tu me ranimes, tu me fais aimer les forêts et la solitude, et ma bouche voudrait toujours respirer ton haleine». Quelqu'un prête à ces paroles ambiguës une oreille abusée ; il prend ce nom d'Aura, si souvent répété, pour celui d'une nymphe dont je suis épris. Aussitôt, téméraire révélateur d'un crime supposé, il va trouver Procris et lui rapporte les tendres discours qu'il avait entendus. L'amour est crédule ; à ce récit, Procris, éperdue de douleur, tombe évanouie. Revenue enfin à elle-même, elle accuse son malheur et sa cruelle destinée, et la foi de son époux. Egarée par une accusation mensongère, elle craint ce qui n'est pas, s'effraie d'une chimère. Infortunée ! elle s'afflige comme si elle avait une véritable rivale. Cependant, elle doute encore : dans l'excès de son malheur, elle espère qu'on l'a trompée, et refuse de croire au délateur ; avant d'en avoir été témoin elle-même, elle ne peut condamner l'infidélité de son époux.

 

Le lendemain, les rayons de l'Aurore avaient chassé la nuit : je sors, je cours dans les forêts, et, me reposant, sur le gazon, d'une chasse victorieuse : «Aura, m'écriai-je, viens soulager mes fatigues» ; et soudain je crois entendre je ne sais quels gémissements se mêler à ma voix. Je poursuis : «Viens, ô toi qui m'es si chère». Au bruit léger que fait encore la feuille desséchée, je ne doute plus que ce ne soit une proie, et je lance mon javelot rapide ; c'était Procris. Blessée au milieu de la poitrine, «Je suis morte», s'écrie-t-elle. A peine ai-je reconnu la voix d'une épouse fidèle, éperdu, j'accours à ses cris : je la trouve presque inanimée, ses vêtements en désordre et souillés de sang ; je la vois, ô comble du malheur ! retirant de sa blessure le dard qu'elle m'avait donné. Je soulève dans mes bras criminels ce corps qui m'est plus cher que le mien ; avec un lambeau du tissu qui couvre son sein, je ferme sa cruelle blessure, et je m'efforce d'arrêter son sang ; je la conjure de ne pas me laisser fiétrir du crime de sa mort. Déjà ses forces l'abandonnent, et, mourante, elle fait un dernier effort pour m'adresser ce peu de mots : «Au nom des droits sacrés de l'hymen, au nom des droits du ciel et de ceux qui m'attendent, je t'en supplie, au nom de ta tendresse, si je l'ai méritée, au nom de cet amour qui cause mon trépas et qui vit encore au moment où j'expire, ne permets pas qu'Aura me remplace, à titre d'épouse, dans ma couche nuptiale». A ces mots, je sens, j'apprends enfin qu'un nom seul a causé son erreur ; mais que me sert de l'apprendre ? Elle succombe, et ses forces épuisées se perdent avec son sang ; tant que ses yeux peuvent s'ouvrir, ils se fixent sur moi ; pressée contre mon sein, elle exhale sur mes lèvres son âme infortunée : mais sûre de ma fidélité, elle semble expirer avec moins de regret».

 

Le héros pleurait en contant ses malheurs, et ceux qui l'écoutaient versaient aussi des larmes. Cependant Eaque entre, suivi de ses deux autres fils et de nouveaux soldats couverts d'armes véritables : Céphale reçoit ces guerriers."

 

Ovide - Les Métamorphoses - Livre VII

 

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Rédigé par rafael

Publié dans #MYTHOLOGIE GRECQUE et ROMAINE

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Publié le 17 Février 2014

Oreste Bouguereau Remorse

Bouguereau. Les remords d'Oreste

 

Oreste est fils d'Agamemnon et de Clytemnestre c'est le fils chéri (Têlugetos) ; pendant que son père est devant Troie, il vit dans Mycènes au milieu du plus grand luxe. Sa destinée est déterminée par l'assassinat de son père. Il y a dans Homère trois récits du meurtre d'Agamemnon. Le premier est fait par Nestor à Télémaque : Egisthe se débarrasse de l'aède qu'Agamemnon a laissé près de Clytemnestre, et il amène celle-ci dans sa demeure. Pendant sept ans il régna sur la riche Mycènes ; la huitième année Oreste vint d'Athènes ; il tua le meurtrier de son père, le rusé Egisthe ; après l'avoir tué, il donna aux Argiens le repas des funérailles de sa détestable mère et du lâche Egisthe.

 

Orestes Pylades Francois Bouchot

 

Dans le second récit, mis par le poète dans la bouche de Ménélas, Agamemnon est porté par la tempête sur la partie éloignée de l'Argolide où Egisthe a sa demeure ; prévenu par un veilleur, Egisthe dresse une embûche ; il invite Agamemnon à un festin et il le tue, lui et tous ses compagnons, après une lutte acharnée. Le nom de Clytemnestre n'est pas prononcé dans ce récit ; mais un peu auparavant, Ménélas, parlant de la mort de son frère, dit qu'il était tombé victime de la ruse de sa funeste femme.

 

Le troisième récit enfin est fait par Agamemnon lui-même dans la Nekyia. Cette fois la complicité de Clytemnestre est nettement affirmée. La Nekyia est considérée comme une des parties les plus récentes de l'Odyssée. On en a conclu que primitivement Clytemnestre n'était pas en cause ; c'est à une époque postérieure qu'on aurait fait d'elle la complice d'Egisthe. Aristarque avait déjà remarqué que Clytemnestre mourait en même temps qu'Egisthe, mais qu'Homère ne disait pas qu'elle était tuée par son fils. Un autre scoliaste observe finement que le poète emploie un euphémisme, pour ménager Oreste. Sans doute, Zeus, au début de l'Odyssée, rejette tout le crime sur Egisthe seul ; mais Athéna fait de Clytemnestre la complice du meurtre. Il y a souvent, dans Homère, un parti pris de silence quand il s'agit d'événements concernant les familles des anaktes. Homère, ignorant ou voulant ignorer le parricide, ignore naturellement la poursuite d'Oreste par les Furies : Oreste a vengé son père ; ayant accompli ce devoir, il vit glorieux et honoré.

 

Oreste Cabanel

Oreste Cabanel

 

Après Homère la légende se développe. Hésiode, Stasimos de Cypre, Agias de Trézène, auteurs d'épopées, la traitent tour à tour. Mais l'oeuvre qui eut l'action la plus grande sur le développement de la légende est due à un poète lyrique, Stésichore. Il composa un hymne intitulé Orestie, qui avait au moins deux livres. Cet hymne eut un très grand succès : Aristophane le parodiait un siècle et demi plus tard. Nous n'avons que très peu de fragments de ce poème. Pindare, dans la XIe Pythique, mentionne cette légende. Pour lui, comme pour Stésichore, Oreste est Lacédémonien ; au moment où son père est tué à Amyclée, il est sauvé des mains violentes de sa mère par sa nourrice Arsinoé et il trouve un refuge chez Strophios au pied du Parnasse. Cette ode a été composée en 478 ; vingt ans après, Eschyle faisait représenter son Orestie.

 

Peu de mythes tiennent dans la tragédie grecque une place aussi grande que le mythe d'Oreste ; par une conséquence naturelle, cette importance est au moins aussi grande dans l'art grec.

 

Un événement de l'enfance d'Oreste était célèbre. On racontait que Télèphe, roi des Mysiens, était allé déguisé chez les Grecs pour se faire guérir de sa blessure par celui qui l'avait faite, Achille : il est découvert et va être massacré, quand il saisit le fils d'Agamemnon, le jeune Oreste, et, réfugié sur l'autel domestique, menace de le tuer, si on l'attaque. Cette légende avait été mise sur la scène par les trois tragiques ; elle avait aussi inspiré le peintre Parrhasios. Elle se trouve reproduite sur plusieurs vases peints, sur un rhyton d'argent, sur une pierre gravée, sur des urnes cinéraires étrusques, enfin sur la frise de Pergame.

 

D'après Euripide, Oreste enfant était à Aulis au moment où sa soeur Iphigénie fut immolée ; il a même un rôle dans la tragédie : il joint ses prières à celles de sa soeur et de sa mère. Stésichore et Pindare le font assister au meurtre de son père, il est sauvé par sa nourrice qui le dérobe aux assassins. Recueilli par Strophios au pied du Parnasse, il se lie d'amitié avec le fils de son hôte, Pylade. Cette amitié était célèbre dans l'antiquité ; elle est rappelée très souvent dans les oeuvres littéraires et dans les oeuvres artistiques ; on connaît le groupe d'Oreste et Pylade que possède le musée du Louvre.

 

Devenu grand, Oreste reçoit d'Apollon l'ordre de venger son père en punissant les meurtriers. Déjà, dans Stésichore, cette intervention d'Apollon était indiquée par le don que le dieu fait à Oreste d'un arc pour se défendre contre les Furies. Dans les tragiques aussi, c'est toujours Apollon qui pousse Oreste au parricide. Accompagné de Pylade, Oreste arrive en Argolide. La scène de la reconnaissance du frère et de la soeur est parmi les plus belles de la tragédie grecque. Dans Eschyle et Sophocle, une des causes qui ont amené la rencontre d'Oreste avec Electre est un songe de Clytemnestre. C'était là encore une imitation de Stésichore. On sait que dans les Choéphores d'Eschyle, Electre reconnaît son frère parce qu'il a les cheveux de la même nuance et de la même nature que les siens. Cette façon d'amener la reconnaissance, raillée par Euripide, a été admirée par Aristophane et par des savants de nos jours. Dans Sophocle, Electre reconnait son frère au moment où elle va prendre l'urne qui contient ses cendres. Dans Euripide, c'est le vieux serviteur qui reconnaît Oreste.

 

Oreste les remords d'oreste Didier Rykner louvre

Les remords d'Oreste

 

Oreste et Pylade entrent par surprise dans le palais où se trouve Egisthe. Dans Eschyle et Euripide, c'est Egisthe qui est tué le premier. Sophocle fait tuer d'abord Clytemnestre ; il a imaginé un effet dramatique très puissant en montrant Egisthe se hâtant de revenir au palais à la nouvelle de la mort d'Oreste, croyant voir devant lui le cadavre de son ennemi, levant lui-même le voile qui recouvre ce cadavre et reconnaissant Clytemnestre, pendant qu'Oreste et Pylade se saisissent de lui.

 

Le crime commis, l'expiation commence, les Furies paraissent et poursuivent le meurtrier. Homère ne dit rien de cette expiation. Il semble bien que c'est Stésichore le premier qui a fait intervenir les Furies dans ce mythe ; des Erinnyes, aussitôt Clytemnestre immolée, présentent à Oreste leurs serpents et le mettent en fuite. La poursuite des Furies a fourni le sujet de belles peintures de vase ; dans l'une de ces peintures, les Erinnyes, armées de serpents, présentent à Oreste un miroir où se trouve l'image de sa mère.

 

Oreste Moreau Gustave - Oreste et les Erinyes

 Oreste Gustave Moreau

 

Dans toute cette partie du mythe, il faut remarquer l'influence de Delphes. Cette influence est encore plus grande dans la délivrance d'Oreste. Apollon l'a poussé au parricide, il lui a donné une arme pour se défendre, il le protège, et enfin il le purifie. Cette cérémonie de la purification serait ici le symbole du premier éveil de la conscience sociale demandant au meurtrier compte du sang versé. Il faudrait voir là l'oeuvre de la religion ; mais bientôt l'Etat intervient : la purification par Delphes ne paraît plus suffisante ; Oreste est obligé de se soumettre à un jugement ; il comparait devant l'Aréopage ; c'est-à-dire, la loi civile se substitue à la loi religieuse La tradition, qui fait comparaître Oreste devant l'Aréopage, est purement attique. Dans Eschyle, le tribunal est composé de citoyens athéniens, la déesse préside ; d'après d'autres sources, les juges d'Oreste auraient été les douze dieux. On sait qu'Oreste fut sauvé grâce au vote d'Athéna. Euripide, dans l'Oreste, s'écartait de cette tradition : il le faisait juger par le peuple d'Argos. Le voyage d'Oreste en Tauride [Iphigenia] est, à ce que l'on croit, une invention d'Euripide. Dans une scène célèbre de son Iphigénie en Tauride une lettre est remise par le frère à la soeur ; on sait qu'Aristote, qui trouvait cette scène très belle, louait aussi le poète Polyeidos d'avoir amené la reconnaissance très naturellement en faisant dire à Oreste devant Iphigénie que lui aussi devait donc périr immolé comme sa soeur. Le sujet de la fable s'était formé de la légende relative à la statue d'Artémis Tauropole à Brauron ; on disait que cette statue avait été rapportée de Tauride par Oreste, à qui cette nouvelle expiation avait été imposée, car toutes les Furies n'avaient pas été apaisées par le vote de l'Aréopage. D'après d'autres traditions, Oreste aurait porté la statue soit à Sparte, soit à Argos, ou en Lydie, à Rhodes, etc.

 

Quant à la rivalité entre Oreste et Néoptolème à propos d'Hermione,on peut dire qu'elle est postérieure à Homère. Dans l'Oreste d'Euripide, c'est le fils d'Agamemnon qui doit épouser Hermione, quelque espérance qu'ait pu concevoir Néoptolème. Dans Andromaque, Ménélas, après avoir promis sa fille au héros, l'a donnée à Néoptolème ; furieux, Oreste se rend à Delphes où se trouve son rival et le tue.

 

Une belle amphore de Ruvo représente cette dernière scène. Oreste et Hermione ont un fils, Tisaménos. On connaît l'histoire que raconte Hérodote sur le cadavre d'Oreste enterré à Tégée. Il est certain qu'Oreste avait un culte à Sparte ; son tombeau aurait été dans le temple des Moirai. D'après la tradition romaine, Oreste aurait été enterré à Aricie, et ses os auraient été plus tard portés à Rome devant le temple de Saturne.

 

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Rédigé par rafael

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Publié le 13 Février 2014

Puvis de Chavannes Automne

Puvis de Chavannes (1824-1898) est l’un des grands peintres académique du XIXe siècle. Elève de Delacroix, il s’oriente très vite vers la décoration monumentale où il va exceller durant toute sa carrière. Dès 1861 à Amiens puis en 1880 à Marseille au palais de Longchamp il créé de grandes œuvres monumentales, aux couleurs clairs et pastels et aux sujets  académiques. Tout à la fois critiqué et encensé il poursuit sa carrière de décorateur à Poitiers, au Panthéon à Paris, au musée de Lyon, dans l’amphithéâtre de la Sorbonne.  Cette peinture décorative trouve un accompagnement dans des œuvres d’un format plus petit marqués par un symbolisme omniprésent qui influencera Van Gogh, Gauguin et les nabis. Ces tableaux restent un vivant témoignage d’une recherche formelle omniprésente durant le siècle et qui souvent s’achève dans des impasses stylistiques.



Puvis de Chavannes filles à la plage


Puvis de Chavannes les origines de l'art

 

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Rédigé par rafael

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Publié le 12 Février 2014

Manet - Olympia

Manet - Olympia

L'Evénement, le 7 mai 1866

M. MANET

"Si nous aimons à rire, en France, nous avons, à l'occasion, une exquise courtoisie et un tact parfait. Nous respectons les persécutés, nous défendons de toute notre puissance la cause des hommes qui luttent seuls contre une foule. Je viens, aujourd'hui, tendre une main sympathique à l'artiste qu'un groupe de ses confrères a mis à la porte du Salon. Si je n'avais pour le louer sans réserve la grande admiration que fait naître en moi son talent, j'aurais encore la position qu'on lui a créée de paria, de peintre impopulaire et grotesque.

Avant de parler de ceux que tout le monde peut voir, de ceux qui étalent leur médiocrité en pleine lumière, je me fais un devoir de consacrer la plus large place possible à celui dont on a volontairement écarté les œuvres, et que l'on n'a pas jugé digne de figurer parmi quinze cents à deux mille impuissants qui ont été reçus à bras ouverts. Et je lui dis : " Consolez-vous. On vous a mis à part, et vous méritez de vivre à part. Vous ne pensez pas comme tous ces gens-là, vous peignez selon votre coeur et selon votre chair, vous êtes une personnalité qui s'affirme carrément. Vos toiles sont mal à l'aise parmi les niaiseries et les sentimentalités du temps. Restez dans votre atelier. C'est là que je vais vous chercher et vous admirer. "

Manet - Le déjeuner sur l'herbe

Manet - Le déjeuner sur l'herbe

Je m'expliquerai le plus nettement possible sur M. Manet. Je ne veux point qu'il y ait de malentendu entre le public et moi. Je n'admets pas et je n'admettrai jamais qu'un jury ait eu le pouvoir de défendre à la foule la vue d'une des individualités les plus vivantes de notre époque. Comme mes sympathies sont en dehors du Salon, je n'y entrerai que lorsque j'aurai contenté ailleurs mes besoins d'admiration.

Il paraît que je suis le premier à louer sans restriction M. Manet. C'est que je me soucie peu de toutes ces peintures de boudoir, de ces images coloriées, de ces misérables toiles où je ne trouve rien de vivant. J'ai déjà déclaré que le tempérament seul m'intéressait.

On m'aborde dans les rues, et on me dit : " Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas ? Vous débutez à peine, vous voulez couper la queue de votre chien. Mais, puisqu'on ne vous voit pas, rions un peu ensemble du haut comique du Dîner sur l'herbe, de l'Olympia, du Joueur de fifre."

Ainsi nous en sommes à ce point en art, nous n'avons plus même la liberté de nos admirations. Voilà que je passe pour un garçon qui se ment à lui-même par calcul. Et mon crime est de vouloir enfin dire la vérité sur un artiste qu'on feint de ne pas comprendre et qu'on chasse comme un lépreux du petit monde des peintres.

L'opinion de la majorité sur M. Manet est celle-ci : M. Manet est un jeune rapin qui s'enferme pour fumer et boire avec des galopins de son âge. Alors, lorsqu'on a vidé des tonnes de bière, le rapin décide qu'il va peindre des caricatures et les exposer pour que la foule se moque de lui et retienne son nom. Il se met à l'œuvre, il fait des choses inouïes, il se tient lui-même les côtes devant son tableau, il ne rêve que de se moquer du public et de se faire une réputation d'homme grotesque.

Bonnes gens !

Je puis placer ici une anecdote qui rend admirablement le sentiment de la foule. Un jour, M. Manet et un littérateur très connu étaient assis devant un café des boulevards. Arrive un journaliste auquel le littérateur présente le jeune maître. "M. Manet", dit-il. Le journaliste se hausse sur ses pieds, cherche à droite, cherche à gauche ; puis il finit par apercevoir devant lui l'artiste, modestement assis et tenant une toute petite place. " Ah ! pardon, s'écrie-t-il, je vous croyais colossal, et je cherchais partout un visage grimaçant et patibulaire. "

Voilà tout le public.

Manet - La lecture

Manet - La lecture

Les artistes eux-mêmes, les confrères, ceux qui devraient voir clair dans la question, n'osent se décider. Les uns, je parle des sots, rient sans regarder, font des gorges chaudes sur ces toiles fortes et convaincues. Les autres parlent de talent incomplet, de brutalités voulues, de violences systématiques. En somme, ils laissent plaisanter le public, sans songer seulement à lui dire : " Ne riez pas si fort, vous ne voulez passer pour des imbéciles. Il n'y a pas le plus petit mot pour rire dans tout ceci. Il n'y a qu'un artiste sincère, qui obéit à sa nature, qui cherche le vrai avec fièvre, qui se donne entier et qui n'a aucune de nos lâchetés. "

Puisque personne ne dit cela, je vais le dire, moi, je vais le crier. Je suis tellement certain que M. Manet sera un des maîtres de demain, que je croirais conclure une bonne affaire, si j'avais de la fortune, en achetant aujourd'hui toutes ses toiles. Dans cinquante ans, elles se vendront quinze et vingt fois plus cher, et c'est alors que certains tableaux de quarante mille francs ne vaudront pas quarante francs.

Il ne faut pourtant pas avoir beaucoup d'intelligence pour prophétiser de pareils événements.

On a d'un côté des succès de mode, des succès de salons et de coteries ; on a des artistes qui se créent une petite spécialité, qui exploitent un des goûts passagers du public ; on a des messieurs rêveurs et élégants qui, du bout de leurs pinceaux, peignent des images mauvais teint que quelques gouttes de pluie effaceraient.

D'un autre côté, au contraire, on a un homme s'attaquant directement à la nature, ayant remis en question l'art entier, cherchant à créer de lui-même et à ne rien cacher de sa personnalité. Est-ce que vous croyez que des tableaux peints d'une main puissante et convaincue ne sont pas plus solides que de ridicules gravures d'Épinal ?

Nous irons rire, si vous le voulez, devant les gens qui se moquent d'eux-mêmes et du public, en exposant sans honte des toiles qui ont perdu leur valeur première depuis qu'elles sont barbouillées de jaune et de rouge. Si la foule avait reçu une forte éducation artistique, si elle savait admirer seulement les talents individuels et nouveaux, je vous assure que le Salon serait un lieu de réjouissance publique, car les visiteurs ne pourraient parcourir deux salles sans se rendre malades de gaieté. Ce qu'il y a de prodigieusement comique à l'Exposition, ce sont toutes ces œuvres banales et impudentes qui s'étalent, montrant leur misère et leur sottise.

Pour un observateur désintéressé, c'était un spectacle navrant que ces attroupements bêtes devant les toiles de M. Manet. J'ai entendu là bien des platitudes. Je me disais : " Serons-nous donc toujours si enfants, et nous croirons-nous donc toujours obligés de tenir boutique d'esprit ? Voilà des individus qui rient, la bouche ouverte, sans savoir pourquoi, parce qu'ils sont blessés dans leurs habitudes et dans leurs croyances. Ils trouvent cela drôle, et ils rient. Ils rient comme un bossu rirait d'un autre homme, parce que cet homme n'aurait pas de bosse. "

Je ne suis allé qu'une fois dans l'atelier de M. Manet. L'artiste est de taille moyenne, plutôt petite que grande ; blond de cheveux et de visage légèrement coloré, il paraît avoir une trentaine d'années ; l'œil vif et intelligent, la bouche mobile, un peu railleuse par instants ; la face entière, irrégulière et expressive, a je ne sais quelle expression de finesse et d'énergie. Au demeurant, l'homme, dans ses gestes et dans sa voix, a la plus grande modestie et la plus grande douceur.

Celui que la foule traite de rapin gouailleur vit retiré, en famille. Il est marié et a l'existence réglée d'un bourgeois. Il travaille d'ailleurs avec acharnement, cherchant toujours, étudiant la nature, s'interrogeant et marchant dans sa voie.

Nous avons causé ensemble de l'attitude du public à son égard. Il n'en plaisante pas, mais il n'en paraît pas non plus découragé. Il a foi en lui, il laisse passer tranquillement sur sa tête la tempête des rires, certain que les applaudissements viendront.

J'étais enfin en face d'un lutteur convaincu, en face d'un homme impopulaire qui ne tremblait pas devant le public, qui ne cherchait pas à apprivoiser la bête, mais qui s'essayait plutôt à la dompter, à lui imposer son tempérament.

C'est dans cet atelier que j'ai compris complètement M. Manet. Je l'avais aimé d'instinct ; dès lors, j'ai pénétré son talent, ce talent que je vais tâcher d'analyser. Au Salon, ses toiles criaient sous la lumière crue, au milieu des images à un sou qu'on avait collées au mur autour d'elles. Je les voyais enfin à part, ainsi que tout tableau doit être vu, dans le lieu même où elles avaient été peintes.

Le talent de M. Manet est fait de simplicité et de justesse. Sans doute, devant la nature incroyable de certains de ses confrères, il se sera décidé à interroger la réalité, seul à seule ; il aura refusé toute la science acquise, toute l'expérience ancienne, il aura voulu prendre l'art au commencement, c'est-à-dire à l'observation exacte des objets.

Il s'est donc mis courageusement en face d'un sujet, il a vu ce sujet par larges taches, par oppositions vigoureuses, et il a peint chaque chose telle qu'il la voyait. Qui ose parler ici de calcul mesquin, qui ose accuser un artiste consciencieux de se moquer de l'art et de lui-même ? Il faudrait punir les railleurs, car ils insultent un homme qui sera une de nos gloires, et ils l'insultent misérablement, riant de lui qui ne daigne même pas rire d'eux. Je vous assure que vos grimaces et que vos ricanements l'inquiètent peu.

J'ai revu Le Déjeuner sur l'herbe, ce chef-d'œuvre exposé au Salon des Refusés, et je défie nos peintres en vogue de nous donner un horizon plus large et plus empli d'air et de lumière. Oui, vous riez encore, parce que les ciels violets de M. Nazon vous ont gâtés. Il y a ici une nature bien bâtie qui doit vous déplaire. Puis nous n'avons ni la Cléopâtre en plâtre de M. Gérome, ni les jolies personnes roses et blanches de M. Dubufe. Nous ne trouvons malheureusement là que des personnages de tous les jours, qui ont le tort d'avoir des muscles et des os, comme tout le monde. Je comprends votre désappointement et votre gaieté, en face de cette toile ; il aurait fallu chatouiller votre regard avec des images de boîtes à gants.

J'ai revu également l'Olympia, qui a le défaut grave de ressembler à beaucoup de demoiselles que vous connaissez. Puis, n'est-ce pas ? quelle étrange manie que de peindre autrement que les autres ! Si, au moins, M. Manet avait emprunté la houppe à poudre de riz de M. Cabanel et s'il avait un peu fardé les joues et les seins d'Olympia, la jeune fille aurait été présentable. Il y a là aussi un chat qui a bien amusé le public. Il est vrai que ce chat est d'un haut comique, n'est-ce pas ? et qu'il faut être insensé pour avoir mis un chat dans ce tableau. Un chat, vous imaginez-vous cela. Un chat noir, qui plus est. C'est très drôle... Ô mes pauvres concitoyens, avouez que vous avez l'esprit facile. Le chat légendaire d'Olympia est un indice certain du but que vous vous proposez en vous rendant au Salon. Vous allez y chercher des chats, avouez-le, et vous n'avez pas perdu votre journée lorsque vous trouvez un chat noir qui vous égaye.

Mais l'œuvre que je préfère est certainement Joueur de fifre, toile refusée cette année. Sur un fond gris et lumineux, se détache le jeune musicien, en petite tenue, pantalon rouge et bonnet de police. Il souffle dans son instrument, se présentant de face. J'ai dit plus haut que le talent de M. Manet était fait de justesse et de simplicité, me souvenant surtout de l'impression que m'a laissée cette toile. Je ne crois pas qu'il soit possible d'obtenir un effet plus puissant avec des moyens moins compliqués.

Manet - Le joueur de fifre

Manet - Le joueur de fifre

Le tempérament de M. Manet est un tempérament sec, emportant le morceau. Il arrête vivement ses figures, il ne recule pas devant les brusqueries de la nature, il rend dans leur vigueur les différents objets se détachant les uns sur les autres. Tout son être le porte à voir par taches, par morceaux simples et énergiques. On peut dire de lui qu'il se contente de chercher des tons justes et de les juxtaposer ensuite sur une toile. Il arrive que la toile se couvre ainsi d'une peinture solide et forte. Je retrouve dans le tableau un homme qui a la curiosité du vrai et qui tire de lui un monde vivant d'une vie particulière et puissante.

Vous savez quel effet produisent les toiles de M. Manet au Salon. Elles crèvent le mur, tout simplement. Tout autour d'elles s'étalent les douceurs des confiseurs artistiques à la mode, les arbres en sucre candi et les maisons en croûte de pâté, les bonshommes en pain d'épices et les bonnes femmes faites de crème à la vanille. La boutique de bonbons devient plus rose et plus douce, et les toiles vivantes de l'artiste semblent prendre une certaine amertume au milieu de ce fleuve de lait. Aussi faut-il voir les grimaces des grands enfants qui passent dans la salle. Jamais vous ne leur ferez avaler pour deux sous de véritable chair, ayant la réalité de la vie ; mais ils se gorgent comme des malheureux de toutes les sucreries écoeurantes qu'on leur sert.

Ne regardez plus les tableaux voisins. Regardez les personnes vivantes qui sont dans la salle. Étudiez les oppositions de leurs corps sur le parquet et sur les murs. Puis, regardez les toiles de M. Manet : vous verrez que là est la vérité et la puissance. Regardez maintenant les autres toiles, celles qui sourient bêtement autour de vous, vous éclatez de rire, n'est-ce pas ?

La place de M. Manet est marquée au Louvre comme celle de Courbet*, comme celle de tout artiste d'un tempérament original et fort. D'ailleurs, il n'y a pas la moindre ressemblance entre Courbet et M. Manet, et ces artistes, s'ils sont logiques, doivent se nier l'un l'autre. C'est justement parce qu'ils n'ont rien de semblable, qu'ils peuvent vivre chacun d'une vie particulière.

Je n'ai pas de parallèle à établir entre eux, j'obéis à ma façon de voir en ne mesurant pas les artistes d'après un idéal absolu et en n'acceptant que les individualités uniques, celles qui s'affirment dans la vérité et dans la puissance.

Je connais la réponse : " Vous prenez l'étrangeté pour l'originalité, vous admettez donc qu'il suffit de faire autrement que les autres pour faire bien." Allez dans l'atelier de M. Manet, messieurs ; puis revenez dans le vôtre et tâchez de faire ce qu'il fait, amusez-vous à imiter ce peintre qui, selon vous, a pris en fermage l'hilarité publique. Vous verrez alors qu'il n'est pas si facile de faire rire le monde.

J'ai tâché de rendre à M. Manet la place qui lui appartient, une des premières. On rira peut-être du panégyriste comme on a ri du peintre. Un jour, nous serons vengés tous deux. Il y a une vérité éternelle qui me soutient en critique : c'est que les tempéraments seuls vivent et dominent les âges. Il est impossible, - impossible, entendez-vous -, que M. Manet n'ait pas son jour de triomphe, et qu'il n'écrase pas les médiocrités timides qui l'entourent.

Ceux qui doivent trembler, ce sont les faiseurs, les hommes qui ont volé un semblant d'originalité aux maîtres du passé ; ce sont ceux qui calligraphient des arbres et des personnages, qui ne savent ni ce qu'ils sont ni ce que sont ceux dont ils rient. Ceux-là seront les morts de demain ; il y en a qui sont morts depuis dix ans, lorsqu'on les enterre, et qui se survivent en criant qu'on offense la dignité de l'art si l'on introduit une toile vivante dans cette grande fosse commune du Salon."

Emile Zola

 

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Rédigé par rafael

Publié dans #NATURALISME et IMPRESSIONISME

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Publié le 10 Février 2014

David Napoléon


Napoléon traversant les Alpes
 

Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard — aussi nommé dans ses différentes versions : Napoléon passant le mont Saint-Bernard, Bonaparte au Grand Saint-Bernard, Le passage du Saint-Bernard ou Portrait de Bonaparte au Grand Saint-Bernard — est le titre de cinq portraits équestres du premier consul Napoléon Bonaparte peints par Jacques-Louis David entre 1800 et 1803.


Ils sont conservés au :

Musée national du château de Malmaison  ;

Château de Charlottenburg, Berlin ;

Musée national du château de Versailles, Versailles (deux versions) ;

Musée du Belvédère, Vienne (264 x 232 cm).


Le premier portrait fut commandé par le roi d'Espagne Charles IV comme témoignage d'entente entre le royaume et la République française. Les trois versions suivantes furent commandées par le premier consul à des fins de propagande et furent les premiers portraits officiels de Napoléon. La dernière version n'eut pas de commanditaire et fut conservée par David jusqu'à sa mort.
 

Fidèle à son postulat du « retour vers le grec pur », David applique son néo-classicisme radical des Sabines au portrait de Bonaparte. Seul entorse à la règle, l’usage de costumes contemporains. Le cheval de la première version reprend presque à l’identique l'attitude de celui des Sabines , et la même robe pie. Sa posture profilée rappelle les bas-reliefs du Parthénon. Dans sa première version, la figure juvénile de Bonaparte se situe dans l’esthétique du « beau idéal » symbolisé par l’Apollon du Belvédère et dont l’exemple extrême est La Mort de Hyacinthe de Jean Broc, un élève de David. Cet éphèbe qu’il peint une première fois dans La Mort du jeune Bara est aussi présent sous la forme du jeune écuyer au bonnet phrygien des Sabines.


Source: Wikipedia RR

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Rédigé par rafael

Publié dans #NEO-CLASSICISME

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