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Cadmus (III, 1-137)
 

 

Déjà le dieu, ayant dépouillé les traits du taureau mensonger, s'était fait connaître à la fille d'Agénor; déjà il avait abordé aux rivages de Crète, lorsque ignorant le destin de sa fille, le roi de Tyr commande à Cadmus d'aller chercher sa soeur; et, tout à la fois père tendre et barbare, il le condamne à un exil éternel s'il ne peut la retrouver.

 

Après avoir inutilement parcouru l'univers (car qui pourrait découvrir les larcins de Jupiter !) Cadmus fuit et sa patrie et le courroux redoutable d'un père. Il consulte en tremblant l'oracle d'Apollon. Il demande quelle est la terre qu'il doit désormais habiter : "Tu trouveras, dit l'oracle, dans des campagnes désertes une génisse ignorant l'esclavage du joug et de la charrue. Suis ses pas et dans les lieux où tu la verras s'arrêter, bâtis une ville, et donne à cette contrée le nom de Béotie."

 

[14] À peine Cadmus est descendu de l'antre qu'arrose la fontaine de Castalie, il aperçoit une génisse errante sans gardien, allant avec lenteur, et ne portant sur son front aucune marque de servitude. Il marche après elle; il suit ses traces d'un pas rapide, adorant en silence le dieu qui le conduit.

 

Déjà il avait traversé le Céphise et les champs de Panope, lorsque la génisse s'arrête; et levant vers le ciel son large front paré de cornes élevées, remplit l'air de ses mugissements. Elle détourne sa tête, regarde ceux qui suivent ses pas, se couche, et sur l'herbe tendre repose ses flancs. Le Tyrien prosterné rend grâces à Phébus; il embrasse cette terre étrangère; il salue ces champs et ces monts inconnus. Il veut sacrifier à Jupiter : il ordonne à ses compagnons d'aller puiser dans des sources vives une eau pure pour les libations.

 

[28] Non loin s'élève une antique forêt que le fer a toujours respectée; dans son épaisse profondeur est un antre couvert de ronces et d'arbrisseaux. Des pierres grossières en arc disposées forment son humble entrée. Il en sort une onde abondante, et c'est là qu'est la retraite du dragon de Mars : sa tête est couverte d'une crête dorée; de ses yeux jaillissent des feux dévorants; tout son corps est gonflé de venin; sa gueule, armée de trois rangs de dents aiguës, agite rapidement un triple dard.

 

Les Tyriens ont à peine percé la sombre horreur de ce bois funeste; à peine l'urne plongée a retenti dans l'onde; le dragon à l'écaille d'azur élève sa tête hors de l'antre, et pousse d'horribles sifflements. L'urne échappe aux tremblantes mains des compagnons de Cadmus : leur sang se glace; une terreur soudaine les a frappés. Le monstre se plie et se replie précipitamment en cercles redoublés. Il s'allonge, et ses anneaux déroulés forment un arc immense. De la moitié de sa hauteur il se dresse dans les airs, et son oeil domine sur toute la forêt; et quand on le voit tout entier, il paraît aussi grand que le Dragon céleste qui sépare les deux Ourses.

 

Soudain, soit que les Phéniciens se disposassent au combat ou à la fuite, soit qu'immobiles d'effroi la fuite ou le combat leur devînt impossible, le monstre s'élance sur eux, et les déchire par ses morsures, ou les étouffe pressés de ses noeuds tortueux, ou les tue de son haleine et de ses poisons.

 

[50] Déjà le soleil au milieu de sa course avait rétréci l'ombre dans les campagnes, lorsque le fils d'Agénor, inquiet du retard de ses compagnons, marche sur leurs traces couvert de la dépouille du lion, armé d'une lance et d'un javelot, mais plus fort encore de son courage, supérieur à sa lance et à ses traits. Il pénètre dans la forêt : il voit ses soldats expirants, et l'affreux serpent qui, sur leur corps étendu, de sa langue sanglante avec avidité suçait leurs horribles blessures : soudain il s'écrie : "Amis fidèles ! je vais vous suivre ou vous venger". Il dit : et soulevant une roche énorme, il lance avec un grand effort cette pesante masse dont le choc eût ébranlé les tours les plus élevées, et fait crouler les plus fortes murailles. Il atteint le monstre, et ne le blesse pas : d'épaisses écailles lui servent de cuirasse et repoussent le coup; mais elles ne sont point impénétrables au javelot, qui, s'enfonçant au milieu de la longue et flexible épine du dragon, descend tout entier dans ses flancs.

 

[68] Rendu plus terrible par la douleur, il replie sa tête sur son dos, regarde sa blessure, mord le trait qui l'a frappé, le secoue, l'ébranle, et semble près de l'arracher; mais le fer qui pénètre ses os y demeure attaché. Alors sa plaie ajoute encore à sa rage ordinaire; son col se grossit par ses veines gonflées; une blanchâtre écume découle abondamment de sa gueule empoisonnée. La terre retentit au loin du bruit de son écaille. Semblable aux noires exhalaisons du Styx, son haleine infecte les airs. Tantôt se repliant sur lui-même, il décrit des cercles divers; tantôt déroulant ses vastes noeuds, tel qu'un long chêne, il s'élève et s'étend. Soudain s'élançant comme un torrent grossi par les pluies, il renverse les arbres qui s'opposent à ses efforts. Cadmus recule lentement, l'évite, soutient ses attaques avec la dépouille du lion qui le couvre, et de la pointe de son dard écarte sa gueule menaçante. Cependant le dragon furieux fatigue, brise en impuissants efforts ses dents sur l'acier qui le déchire. Déjà la terre se souillait et l'herbe était teinte du sang qui coule de sa bouche empestée. Mais la blessure était encore légère; et le dragon repliant sa tête en arrière pour éviter la pointe du dard, l'empêchait de s'y plonger, lorsque enfin le fils d'Agénor l'enfonçant dans sa gorge, avance sur lui, le presse, le serre, et l'arrêtant contre un chêne, perce du même trait et le dragon et l'arbre qui plie sous le poids du monstre, et qui gémit sous les coups redoublés dont le frappe sa queue.

[95] Mais tandis que Cadmus promène ses regards sur le redoutable ennemi qu'il vient de terrasser, une voix invisible fait entendre ces mots : "Pourquoi, fils d'Agénor, regardes-tu ce serpent qui vient de tomber sous tes coups ? Toi-même un jour tu seras serpent comme lui ". À ces paroles menaçantes le héros pâlit; la terreur lui a ravi l'usage de ses sens, et ses cheveux hérissés se dressent sur sa tête.

 

Mais Pallas, qui le protège, descend de l'Olympe à travers les airs; elle s'offre à ses yeux, et lui ordonne d'enfouir dans la terre entrouverte les dents du dragon, qui seront la semence d'un peuple nouveau. Cadmus obéit; il trace de longs sillons; il y jette ces semences terribles; et soudain, ô prodige incroyable ! la terre commence à se mouvoir. Bientôt le fer des lances et des javelots perce à travers les sillons; puis paraissent des casques d'airain ornés d'aigrettes de diverses couleurs; puis des épaules, des corps, des bras chargés de redoutables traits; enfin s'élève et croit une moisson de guerriers. Ainsi, tandis qu'on les déploie, se montrent à nos yeux les décorations du théâtre. On aperçoit d'abord la tête des personnages, et successivement les autres parties de leur corps, jusqu'à ce que leurs pieds semblent toucher la terre.

 

[115] À la vue de ces nouveaux ennemis, Cadmus étonné se disposait à combattre : "Arrête, s'écrie un de ces enfants de la terre, et ne te mêle point dans nos sanglantes querelles". Il dit, et plonge son fer dans le sein d'un de ses frères, et tombe lui-même percé d'un trait mortel. Celui qui l'a frappé succombe au même instant, et perd la vie qu'il venait de recevoir. Une égale fureur anime cette nouvelle race de guerriers. Tour à tour assassins et victimes, détruits aussitôt qu'enfantés, par eux la terre est abreuvée du sang de ses enfants. Il n'en restait que cinq, lorsque l'un d'eux, Échion, par l'ordre de Pallas, jette ses armes, réclame la foi de ses frères, donne et reçoit les gages de la paix; et compagnons des travaux de Cadmus, ils bâtissent avec lui la ville ordonnée par Apollon.

 

Déjà Thèbes était une cité florissante. Fils d'Agénor, tu pouvais voir dans ton exil la source de ton bonheur. Époux de la fille de Mars et de Vénus, père d'une nombreuse postérité, les enfants de tes enfants, si chers à ton amour, brillaient de tous les dons de la jeunesse. Mais pour les juger, il faut attendre les hommes à leur dernier jour, et nul d'entre eux avant sa mort ne peut se dire heureux.

 

Pour lire l'oeuvre coplète:

http://www.insecula.com/article/F0010644.html

 

 

Tag(s) : #ROME ANTIQUITE

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