Partager l'article ! Auguste Rodin - Octave Mirbeau: "...Cette fois, il faut bien que le public admire. S'il ne sait pas encore ce que dan ...
"...Cette fois, il faut bien que le public admire. S'il ne sait pas encore ce que dans ces œuvres il y a d'effort et d'art conquérant, du moins est-il étreint par un charme sensuel, par des secousses d'émotion physique qui, malgré lui, domptent et violentent son ordinaire inertie mentale.
En même temps le public apprend qu'Auguste Rodin travaille à une porte colossale qui lui a été commandée pour le Palais des Arts décoratifs. Cette porte, on la décrit, même avant que l'artiste en ait fixé la forme et déterminé l'arrangement. Chacun sait que les motifs qui s'y dérouleront lui sont inspirés par l'Enfer du Dante. Autour de cette entreprise grandiose se crée une véritable agitation, accrue encore par la connaissance de quelques fragments troublants. De temps à autre, dans des expositions libres, apparaissent de petits groupes, de petites figures d'une passion étrange et fleuve, qui le déroutent dans ses goûts traditionnels du joli bête et de l'insignifiant ; tout un monde de souffrance et de volupté, hurlant sous le fouet des luxures, se ruant désespérément au néant des possessions charnelles, aux étreintes farouches des amours damnées et des baisers infâmes. Les corps marqués du mal originel, du mal de vivre en proie à la fatalité de la douleur, se cherchent, se poursuivent, s'enlacent, se pénètrent, spasmes et morsures, et retombent, épuisés, vaincus dans cette lutte éternelle de la bête humaine contre l'idéal inassouvissable et meurtrier.
Tout l'art de Rodin est dans ce petit bronze, plus douloureux que n'importe lequel des poèmes de Baudelaire. Le buste droit, la gorge en avant et fleurie de chair tentatrice, le corps horizontal et vibrant comme une flèche qui déchire l'air, la face cruelle, inexorable, la Femme est emportée à travers les espaces. Elle est belle de cette inétreignable beauté qu'ont les chimères que nous poursuivons et les rêves que nous n'atteindrons jamais. Renversé sur ce corps horizontal, est le corps d'un adolescent, anatomie de souffrance. Ses bras repliés en arrière cherchent à étreindre ce torse implacable; ses jambes qui pendent voudraient arrêter ce corps qui fuit. Nul enlacement de ces deux êtres : aucune partie de ces deux vies charnelles ne se joint. Et cependant tout, dans cet enfant, suppliant et vaincu, a soif d'amour, d'embrassement, d'idéal, toutes choses par quoi il meurt, qui sont là, à portée de sa main, à portée de son âme, et que sa main ne saisira jamais et dont son âme jamais ne connaîtra la possession. La femme fuit : elle ne se détournera pas.
Ce qu'il y a de poignant dans les figures de Rodin, ce par quoi elles nous touchent si violemment, c'est que nous nous retrouvons en elles. Suivant une belle expression de M. Stéphane Mallarmé, « elles sont nos douloureux camarades ».
Je n'ai pu donner qu'une notion bien incomplète, à peine intelligible, de l'œuvre déjà si considérable d'Auguste Rodin. Je terminerai par ces lignes que Stendhal écrivit en 1847 dans son Histoire de la peinture en Italie : « Si un Michel-Ange nous était donné dans nos jours de lumière, où ne parviendrait-il point ? Quel torrent de sensations nouvelles et de jouissances ne répandrait-il pas dans un public si bien préparé par le théâtre et le roman ? Peut-être créerait-il une sculpture moderne, peut-être forcerait-il cet art à exprimer des passions ! Du moins, Michel-Ange lui ferait-il exprimer des états de l'âme. » C'était la venue d'Auguste Rodin que Stendhal annonçait ainsi. Mais l'eût-il aimé, lui, qui n’aimait que Canova ?"
Octave Mirbeau, Le Journal, 2 juin 1895


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