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La tentation de Saint-Antoine

La tentation de Saint-Antoine

"Au seul nom de Teniers, le sourire naît sur les lèvres de ceux qui connaissent ses ouvrages ; ils respirent, en effet, une si franche gaieté, qu’ils en donnent à tous ceux qui les voient. Teniers est, sans contredit, un des peintres les plus nés pour leur art. Il avait fixé son séjour dans un village près d’Anvers, pour mieux connaître la nature qu’il se plaisait tant à imiter. Ce fut de ce riche atelier qu’il la vit, et qu’il la saisit en grand ; c’était là, dans l’intérieur des ménages, dans les kermesses, au milieu des fêtes champêtres, au milieu des jeux et des plaisirs de ses héros, que son esprit se remplissait de toutes les scènes naïves qu’il a rendues avec tant de chaleur et de vérité.

Teniers est exact dans le dessin, et l’on ne peut rendre mieux que lui la forme des paysans de Flandre ; on ne peut mieux que lui peindre leurs attitudes, l’ensemble de leur personne, et l’esprit de leurs corps et de leurs vêtements. Comme il a bien donné le caractère qui leur est propre à leurs vestes, à leurs culottes, à leurs bas, à leurs souliers, à leurs chapeaux, à leurs pipes, et à tous les accessoires dont ils sont environnés ! Il peint leur moral avec autant d’exactitude que leur physique. Leurs passions, en effet, ne devaient pas avoir la même physionomie que celle des autres hommes. Dans ses tableaux on les entend raisonner, se disputer, politiquer ; on voit la santé de leur âme entretenue par les pots de bière dont ils sont entourés. Lorsqu’il les a peints jouant aux cartes, avec quelle justesse et quelle chaleur il a saisi l’espèce d’expression de cette espèce de joueurs ! Il sait distinguer les différents états des habitants des campagnes, et les nuances y sont clairement senties, depuis le mendiant jusqu’au seigneur de la paroisse. Dans ses Fêtes de Village, comme il a bien rendu la différente gaieté des différents personnages ! Le paysan aisé n’y danse pas comme le pauvre manœuvre, et il n’est pas jusqu’au magister du hameau qui n’y rie à sa manière.

Ses tons de couleur sont vrais et riches, vigoureux et argentins ; ses tableaux sont toujours harmonieux, sans affectation de sacrifices. Dans les scènes d’intérieur, dans celles qui se passent en plein air, le clair-obscur semble senti si aisément, qu’on dirait que le peintre n’y a pas songé. Le talent de Teniers est principalement caractérisé par une touche rapide et spirituelle qui, en se jouant, porte partout la lumière, la couleur, la vie et l’expression. Ce qui le caractérise encore, est d’avoir eu plus de parties qu’aucun peintre de son genre, et plus poëte qu’eux tous d’avoir vu la nature plus en grand. À beaucoup de poésie et de fécondité, il joint l’exactitude de l’imitation ; il réunit l’enthousiasme et la précision, la vérité de l’ensemble et celle des détails : d’autres peintres, en terminant leurs ouvrages plus que lui, intéressent infiniment moins ; on se persuade qu’en se donnant bien de la peine, en employant beaucoup de temps, on parviendrait à faire des tableaux comme eux : ils rendent exactement les détails, et sont gauches dans l’ensemble ; ils imitent et n’ont point de pensées, ils imitent et ne peignent pas. Teniers étonne bien davantage : ses ouvrages remplis de vérités, paraissent avoir été faits en un instant ; rien n’y sent la contrainte, rien n’y paraît servilement copié ; tout y semble créé ; une verve bouillante en vivifie toutes les parties ; et ses paysans et ses buveurs paraissent être sortis tout armés de son cerveau, comme Minerve de celui de Jupiter. Teniers, en effet, peignait fort vite ; et jamais fatigué par les soins qu’exige un extrême fini, il sentait mieux, il rendait mieux le mouvement général.

La chambre des gardes

La chambre des gardes

Il a quelquefois une espèce de noblesse, comme dans son tableau de l’Enfant Prodigue, et dans celui des Sept Œuvres de Miséricorde : mais habile peintre partout, c’est principalement lorsqu’il peint des hommes du peuple passionnés qu’il est génie plus original ; il est surtout sublime quand il offre les cabarets et les buveurs : c’est dans ces sortes de sujets que véritablement inspiré, il présente au spectateur la nature en traits de flamme. Voyez au Muséum des tableaux représentant l’intérieur d’un estaminet : en regardant les joueurs, les sacs à bière qu’on y voit, on se dit : « Si de tels hommes, sous des lambris dorés, étoient revêtus d’habits élégans et magnifiques, ils auroient toujours l’air de joueurs et d’ivrognes. »

L’originalité de son talent est si marquée, que les yeux les moins exercés reconnaissent ses tableaux au premier aspect ; et les artistes n’en voyant qu’une pipe, reconnoîtraient qu’elle appartient à une figure de Teniers. À côté de quelque sujets que ses tableaux soient placés, ils intéressent toujours ; ils charment le connaisseur, attachent celui qui ne l’est pas ; et l’âme exaltée par la peinture des grandes actions des hommes, agitée, troublée par l’image des situations extraordinaires de la vie, se délasse en voyant le rire naturel, le bonheur aisé de ses bons paysans Flamands. On dit que Louis XIV les chassa de sa Cour ; cela peut être, et ne prouve rien contre le peintre naïf, ni contre le fier monarque : n’ayant jamais sous les yeux que les formes des courtisans, il pouvait croire que la nature n’en avait pas fait d’autres.

Quoique ses paysages soient inférieurs à ses tableaux de figures, quoique les sites en soient ordinaires et trop souvent les mêmes, ils sont fort estimés des amateurs, comme tout ce qui vient de Teniers. La plupart représentent des hameaux de Flandre. Sans avoir une imitation parfaite de la nature, ils ont de la vérité et un ensemble agréable qui inspire la joie, qui inspire une douce philosophie ; sans élévation, ils ont de la poésie ; ils amusent, ils touchent, ils présentent le calme et la félicité des campagnes, et ils sont bien faits pour être la demeure des joyeux paysans qu’on y rencontre toujours avec plaisir.

Dans les arts, c’est le génie qui obtient la première place ; cette qualité brillante l’a fait donner à Teniers, parmi les peintres de son genre, et il la mérite si bien, qu’il paraît difficile qu’elle lui soit jamais ravie."

 

Duminil-Lesueur, 1807 (pp. 85-90).
L'Alchimiste

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Tag(s) : #CLASSICISME

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